09.09.2009
David Copperfield - Charles Dickens
"L'Histoire, les Aventures, et l'Expérience Personnelles de David Copperfield le Jeune" est le roman le plus autobiographique de Charles Dickens, dans le sens où il relate certains fait réellement vécus, est rédigé sous la forme d'une narration à la première personne, et contient nombre de réflexions très personnelles; pour autant, il s'agit bien d'un roman, et non des moindres.

"Le plus grand roman anglais du XIX° siècle" claironne la 4° de couverture de l'édition Livre de Poche, et elle prêche là une convaincue; limpide, rieuse, tragique, amoureuse et moqueuse, l'intrigue de David Copperfield se lit toute seule, aucune longueur, aucun passage à lire en diagonale, sur plus de 1000 pages, c'est réellement remarquable.
Ainsi donc nous est relatée par lui-même la vie de David Copperfield, de sa naissance à ses vieux jours. Et pour le reste, il faut le lire ! Les personnages sont en nombre plutôt réduit, finalement, en comparaison avec d'autres gros romans de Dickens, donc on a tout le temps pour les côtoyer sur de longues années, on se régale d'avoir un mot sur le sort final de chacun, on se régale tout court, d'ailleurs.
Ainsi tous les noms dont sera affublé notre David Copperfield (initiales inversées de Charles Dickens) - Davy, Mseu Davy, Trotwood, Trot, Pâquerette, Mr Compère fils, Dody, et enfin, ENFIN ! "Mon mari bien aimé" (comme une midinette j'ai bien cru qu'on allait passer à côté de cet amour qui crevait les pages depuis de loooooongs moments !) - ne font-ils qu'accentuer la gentille candeur de notre héros, qui aura besoin de bien des années et des coups du sort pour enfin mûrir.
Oh ça me ramène directement à ce si compassé M. Littimer qui fait instantanément se sentir DC tel un nouveau-né, et ce jusqu'au bout. Dès qu'il apparaît, le sentiment d'être trop jeune s'empare de DC, occasionnant un très amusant comique de répétition. Ou comment fait donc Charles Dickens pour nous amener à ressentir de la tristesse à la mort d'un personnage qu'on n'avait pourtant perçu que comme totalement écervelée mais jolie ?
J'ai rarement lu un chapitre, le XLV, "M. Dick justifie la prédiction de ma tante" le coeur battant à ce point, suspendue aux moindres mots et toute à l'émotion de ces dénouements en cascade. Nous ne sommes pas du tout à la fin du roman, nous assistons simplement à l'explication entre le docteur Strong et sa jeune épouse; mais quelle virtuosité pour éclairer enfin leurs rapports, tout en lançant les pistes de réflexion sur le mariage de David Copperfield, en faisant l'éclatante preuve que Mr Dick peut se révéler conforme aux prédictions de la tante, et quel sens du comique (les appartés, comme au théâtre) pour alléger l'intensité dramatique... C'est de la dentelle, c'est de l'art, Dickens est un génie. C'est tout.
Et puis peut-on ne pas penser que Dickens l'écrivain s'exprime directement dans des passages comme :
"J'ajouterai seulement à ce que j'ai dit déjà de ma persévérance à cette époque et de la patiente énergie qui commençait alors à mûrir et qui constitue la force de mon caractère, s'il a la moindre force, que j'y trouve rétrospectivement la source de ma réussite. J'ai eu beaucoup de bonheur dans les affaires de cette vie; bien des gens ont travaillé plus que moi, sans avoir autant de succès; mais je n'aurais jamais pu faire ce que j'ai fait sans les habitudes de ponctualité, d'ordre et de diligence que je commençai à contracter, et surtout sans la faculté que j'acquis alors de concentrer toutes mes attentions sur un seul objet à la fois, sans m'inquiéter de celui qui allait lui succéder peut-être à l'instant même. Dieu sait que je n'écris pas cela pour me vanter ! Il faudrait être véritablement un saint pour n'avoir pas à regretter, en passant sa vie en revue comme je le fais ici, page par page, bien des talents négligés, bien des occasions manquées, bien des sentiments mauvais constamment en guerre dans son coeur et toujours victorieux. Il est probable que j'ai mal usé, comme un autre, de tous les dons que j'avais reçus. Ce que je veux dire simplement, c'est que, depuis ce temps-là, tout ce que j'ai eu à faire dans ce monde, j'ai essayé de le faire bien; que je me suis dévoué entièrement à ce que j'ai entrepris, et que dans les petites comme dans les grandes choses, j'ai toujours sérieusement marché vers mon but. Je ne crois pas qu'il soit possible de réussir si ne s'unissent pas au talent naturel des qualités simples, solides, laborieuses. En ce monde, aucun succès n'est possible sans effort. Des talents rares, ou des occasions favorables, forment pour ainsi dire les deux montants de l'échelle où il faut grimper, mais, avant tout, que les barreaux soient d'un bois dur et résistant; rien ne saurait remplacer, pour réussir, une volonté sérieuse et sincère. Au lieu de toucher à quelque chose du bout du doigt, je m'y donnais corps et âme, et, quelle que fût mon oeuvre, je n'ai jamais affecté de la déprécier. Voilà des règles dont je me suis trouvé bien."
ou encore :
"M. Micawber aimait singulièrement à entasser ainsi des formules officielles, mais cela ne lui était pas particulier, je dois le dire. Même si cela paraît ridicule en l'occurrence, c'est plutôt la règle générale. Bien souvent j'ai pu remarquer que les individus appelés à prêter serment, par exemple, semblent être dans l'enchantement quand ils peuvent enfiler des mots identiques à la suite les uns des autres pour exprimer une seule idée; ils disent qu'ils détestent, qu'ils haïssent et qu'ils exècrent, etc. Les anathèmes étaient jadis conçus d'après le même principe. Nous parlons de la tyrannie des mots, mais nous aimons bien aussi à les tyranniser; nous aimons à nous en faire une riche provision qui puisse nous servir de cortège dans les grandes occasions; il nous semble que cela nous donne de l'importance, que cela a bonne façon."
Ne peut-on frémir de sentir tout l'amour dans une phrase comme : "Elle ne me donnait pas de conseils; elle ne me parlait pas de mes devoirs; elle me disait seulement, avec sa ferveur accoutumée, qu'elle avait confiance en moi." Ah..
Allez, la citation finale : "Fidèle à mon projet de ne faire allusion à mes romans que lorsqu'ils viennent par hasard se mêler à l'histoire de ma vie, je ne dirai point les espérances, les joies, les anxiétés et les triomphes de ma vie d'écrivain. J'ai déjà dit que je me vouais à mon travail avec toute l'ardeur de mon âme, que j'y mettais tout ce que j'avais d'énergie. Si mes livres ont quelque valeur, qu'ai-je besoin de rien ajouter ? Sinon, mon travail ne valant pas grand-chose, le reste n'a d'intérêt pour personne."
Charles Dickens avait 37 ans quand il a commencé à écrire David Copperfield, juste avant Bleak House. Ce sont de lui mes deux romans préférés, que je lirai et relirai indéfiniment.
1850, Ed. Le Livre de Poche 2001, 1022 p.
Traduction sous la direction de P. Lorain, revue et annotée par Jean-Pierre Naugrette et Laurent Bury
J'adore la façon qu'a Karine de parler de David Copperfield, parce que je sens que nous avons la même lecture de Dickens, qui n'est pas faite pour être théorisée et détaillée dans de grandes envolées; nous ressentons Dickens, nous le vivons, nous l'aimons ! :)
17:17 Publié dans Livres : Classiques, Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : chef-d'oeuvre, merveille, roman éternel et magnifique, dickens for ever |
28.03.2009
Le dernier samouraï - Helen Dewitt
"Parfois il fallait prendre le risque de la banalité pour être parfaitement clair."

J'ai commencé ce roman un matin, après en avoir - comme souvent - entamé puis repoussé négligement plusieurs; j'ai rempli mes obligations familiales tout en le lutinant dès que possible, puis il m'a accompagnée au lit jusqu'au moment où le sommeil réclamait sa part (dans mon cas, force bâillements de plus en plus rapprochés, yeux qui pleurent et se mettent à loucher, impossible de continuer à lire); extinction des feux, donc. Mais voilà, ce Dernier samouraï n'entendait pas se courber devant quelque chose d'aussi trivial que le sommeil, et mon cerveau s'est révélé incapable de débrancher : je me suis donc relevée après avoir somnolé vaguement une heure, et j'ai lu sans discontinuer toute la nuit. Au petit matin, je n'en avais pas terminé, j'étais très fatiguée, mais heureuse. Ça faisait vraiment longtemps qu'une impérieuse envie de rester dans un roman n'avait pas ainsi pris possession de mon quotidien (et ce que j'aime ça, vous n'imaginez pas).
C'est un roman très particulier (mais très). Il ne plaira pas à tout le monde.
C'est presque un gâchis que d'en parler, il faut le vivre, se confronter à ses difficultés, organiser les nombreuses sensations qu'il provoque (et la désapprobation en fait partie) pour pouvoir comprendre l'importance qu'un petit pavé comme ça peut prendre dans une vie de lectrice.
La narratrice est Sibylla, elle est branque. Enfin, certains diront excentrique, brillante, originale, supérieure ou que sais-je. Elle est américaine, mais vit à Londres, où elle exerce un curieux métier (abrutissant et qui ne paye pas): elle saisit sur ordinateur d'anciens magazines, elle sauvegarde numériquement. Ceci lui permet de rester à la maison, et de surveiller son fils, Ludovic. Sauf qu'il n'y a pas de chauffage (c'est une espèce de plan foireux, un squat légal) et qu'ils passent leurs journées dans le métro ou les musées. Sauf aussi que L. est un enfant prodige, né d'une rapide nuit alcoolisée où, par politesse (!), elle n'a pas réussi à partir.
Il veut connaître l'identité de son père, Sibylla, obsédée par le film "Les sept samouraïs", le lui propose en substitut. C'est influencé par ce film qu'il se lancera, dès qu'il aura atteint ses onze ans, sur la piste de son père : le vrai, et ceux qu'éventuellement il pourrait se choisir. Il reprendra d'ailleurs la narration.
On assiste alors sur 604 pages à un fourre-tout rempli de tout un tas de choses, avec une narration très éclatée, des morceaux de phrases qui s'arrêtent, se chevauchent, des pensées qui s'intercalent aux dialogues, des citations, des explications techniques, de longues digressions, beaucoup de linguistique, de la science, des mathématiques, énormément d'humour mais aussi beaucoup de gravité. Les dernières pages sont d'ailleurs terribles, on cerne tout à coup très bien Sibylla et on n'a plus du tout envie de rire (Red Devlin m'a arrachée le coeur).
Mais tout ce côté bouillonnant et ces myriades d'informations que l'on survole parfois ne sont pas du tout embrouillés par le côté très fou-fou du style. En fait, la construction est très solide, carrée, facile. Ce qui fait que tout est très accessible, on ne se perd jamais. On entre, et on n'a plus du tout envie d'en sortir...
Je me rends compte de mon extrême maladresse, il m'est très difficile de parler d'un roman qui m'a bouleversée, emportée, enchantée. Alors, quelques passages :
"J'ai lu un jour quelque part que Sean Connery avait quitté l'école à l'âge de 13 ans et s'était mis plus tard à lire Proust et Finnegans Wake et j'espère toujours rencontrer dans le métro un enthousiaste qui a quitté l'école, le genre de personne qui ne lit que parce que c'est merveilleux (et donc qui détestait l'école). Hélas, les enthousiastes qui quittent l'école ne s'occupent pas des affaires des autres."
"Quand j'étais enceinte, je n'arrêtais pas de penser à des noms attirants comme Hasdrubal et Isambard Kingdom et Thelonius, et Rabindranath et Darius Xerxès (Darius X.) et Amédée et Fabius Cunctator."
(Journal de L., 5 ans) : "3 mars 1993.
17 jours jusqu'à mon anniversaire. Nous avons pris la Circle Line aujourd'hui parce que nous ne pouvions retourner dans aucun musée. C'était extrêmement pénible. Le seul truc drôle, une dame s'est disputée avec Sibylla à propos de deux hommes qui allaient être écorchés vifs. Sibylla expliquait qu'un des hommes mourait d'une crise cardiaque au temps t et l'autre t+n après qu'on lui a décollé la peau avec un couteau pendant n secondes et la dame a dit pas dev* et Sibylla a dit je devrais vous prévenir qu'il parle le français. Alors la dame a dit non heu non avanty il ragatso et Sibylla a dit pas le garçon en avant. Pas le garçon en avant. Pas. En avant. Le garçon. Hum. J'ai peur de ne pas bien comprendre, il est clair que vous maîtrisez l'idiome italien beaucoup mieux que moi et la dame a dit qu'elle pensait que ce n'était pas un sujet de conversation convenable devant un petit enfant et Sibylla oh je vois, et c'est comme ça qu'on le dit en italien. Non avanty il ragatso. Il faut que je m'en souvienne. La dame a dit quel genre d'exemple pensez-vous donner et Sibylla a dit ça ne vous embête pas de continuer cette conversation en italien, je pense que ce n'est pas un sujet de conversation convenable devant un petit enfant ou comme on dit en italien non avanty il ragatso. Après qu'elle est descendue de la rame, Sibylla a dit qu'elle n'aurait pas dû être aussi impolie parce que nous devions être polis même avec les individus les plus provocants et que je ne devrais pas suivre son exemple mais apprendre à garder mes inévitables pensées pour moi. Elle a dit que c'était seulement parce qu'elle était un peu fatiguée parce qu'elle n'avait pas beaucoup dormi, sans quoi elle n'aurait jamais été aussi impolie. Je n'en suis pas si sûr, mais j'ai gardé mes inévitables réflexions pour moi."
* En français dans le texte
"Sibylla pense que personne n'est dégoûté par la difficulté, seulement par l'ennui, et si quelque chose est intéressant, personne ne se souciera de savoir à quel point c'est difficile;"
(On nous dit que c'est le cinquante et unième manuscrit écrit par Helen Dewitt, et le premier publié. J'en veux d'autres !)
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Guglielmina (et ça n'a pas dû être une partie de rigolade ! :-D)
Ed. Robert Laffont, 2001 & Pavillons Poche, 2009, 604 p.
04:00 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (37) | Envoyer cette note | Tags : merveille, que dire d'autre |
05.05.2008
Son sourire courageux méritait toutes les assistances

Nebraska, 2002, un accident de voiture, la nuit. Mark se retrouve aux urgences, encore conscient pour quelques temps. Sa soeur, Karin, arrive ventre à terre, il la reconnait, tente de lui parler, mais tombe dans le coma. Lorsqu'il en sort finalement, c'est atteint du syndrome de Capgras : il est incapable de reconnaître les gens qui lui sont affectivement les plus proches. Son cerveau établit des explications insensées à ce qu'il prend pour des substitutions, des copies. Il vit dans un délire paranoïaque insupportable pour tout le monde, à commencer par lui-même. Karin bouleverse sa vie pour rester à ses côtés, elle qui s'était enfuie loin de son bled natal, et demande l'aide d'un très médiatique neurocogniticien, Gerald Weber. Contre toute attente, il accepte de venir rencontrer Mark, alléché par ce Capgras consécutif à un traumatisme, alors qu'on le croyait d'origine psychiatrique. Chronique d'un peu plus d'une année, à la recherche de ce qui s'est vraiment passé la nuit de l'accident, en quête aussi et surtout d'une façon acceptable de vivre, de continuer sa route, pour tout le monde...
Ce roman est multiple et déconcertant à plus d'un titre : on peut le voir comme un thriller scientifique (et de bonne facture : je suis tombée des nues à l'épilogue !), une ode à la nature et aux grues particulièrement, un écheveau de liens familiaux, la dissection d'un couple de longue date, une étude sociologique des petits bleds américains, l'exposition des secousses du 11 Septembre (à la façon d'un battement d'aile de papillon), et la liste n'est pas exhaustive.
"Qu'est-ce que tu voudras faire quand tu seras grand ?" avait-elle demandé un jour par mégarde. Sur les traits de Mark se lisait l'excitation : "Hypnotiseur de poulets." C'est difficile de discerner le gamin qui attirait tous les animaux dans cet être perturbé et colérique qu'on accompagne pendant des pages et des pages. Pourtant il affleure en permanence, et ce n'est pas le moins attachant des personnages. D'ailleurs, c'est simple, on les aime tous, ils sont fascinants.
J'ai trouvé la plume de Richard Powers absolument enchanteresse, la traduction la sert à merveille. Par exemple, ses descriptions de personnages sont uniques :
"Il descendit dans le hall où l'attendait la seule proche parente de la victime. La petite trentaine, pantalon de coton havane et chemisier rose : la tenue passe-muraille, comme l'appelait Sylvie. Le costume sombre de Weber - son habituelle livrée de voyageur - épouvanta la jeune femme qui lui lança un regard d'excuse avant même de lui avoir dit bonjour. Ses cheveux très lisses, couleur cuivre (son seul trait distinctif), lui arrivaient au milieu du dos. Cette cascade spectaculaire éclipsait un visage, qu'avec un brin d'indulgence on aurait pu dire reposé. Sans apprêt et de belle constitution, cette jeune femme du Midwest s'engageait déjà sur le chemin de la solennité. Robuste, elle avait peut-être couru le cent dix mètres haies avec son équipe universitaire. Quand Weber posa les yeux sur elle, elle remit de l'ordre dans sa tenue, inconsciemment. Mais quand elle se leva et vint à sa rencontre; main tendue, le sourire courageux qu'elle lui adressa du coin de la bouche méritait toutes les assistances."
Le personnage de Weber, dans son entier, m'a troublée et subjuguée. Lui qui détient une telle connaissance, qui dit oeuvrer au moment précis où l'espèce humaine fait enfin ses premiers pas vers la solution fondamentale de l'existence consciente : comment le cerveau édifie-t-il l'esprit, et comment l'esprit édifie tout le reste ? Existe-t-il un libre arbitre ? En quoi le moi consiste, et où résident les corrélats neurologiques de la conscience ? "retombe" à un niveau beaucoup plus primitif, en quelque sorte, se perd un peu, se noie, c'est, encore une fois, touchant. J'ai aimé son avis sur la psychopharmacologie : "ça passe ou ça casse. Difficile à doser, des effets secondaires en pagaille, simple masque posé sur le symptôme et, une fois commencé le traitement, pas facile de diminuer les prises".
J'ai aimé les petits exemples de cas disséminés ici ou là : " Quelques années plus tôt, à Parme, l'équipe de Giacomo Rizzolatti avait effectué des tests sur les motoneurones dans le cortex prémoteur d'un macaque. Chaque fois que le singe bougeait le bras, ces neurones étaient stimulés. Puis un jour, entre deux mesures, les motoneurones du primate reliés aux muscles de son bras se mirent à s'emballer, alors même que l'animal restait parfaitement immobile. Après plusieurs expériences, on parvint à cette conclusion ahurissante : les motoneurones du macaque entraient en action dès que l'une des personnes présentes dans le laboratoire remuait le bras. Les neurones qui servaient à déclencher ce même mouvement s'activaient du seul fait que le singe voyait un autre être vivant exécuter ce geste, et , par sympathie, ils levaient un bras imaginaire dans un espace symbolique.
Une partie du cerveau dédiée à des fonctions motrices se trouvait cannibalisée, mise au service de représentations imaginaires. Au moins la science avait-elle établi les bases neurologiques de l'empathie : une cartographie à l'intérieur du cerveau pour cartographier d'autres cerveaux cartographes." Et c'est quand ses propres neurones singeurs cessent de réagir aux gestes de sa femme qu'il réalise que quelque chose a changé...
Il y a encore plusieurs choses que je pourrais évoquer, que j'ai notées au passage (tel son avis sur les commentateurs amazon, ouach), et je pourrais aussi aligner les adjectifs élogieux pour tenter de rendre compte de l'indicible bonheur de lecture qu'on éprouve entre les pages de Richard Powers, mais finalement, vraiment, sincèrement, je vous invite à lire ce roman qui compte parmi ceux qui resteront pour les générations futures, j'en suis persuadée.
Ed. Le Cherche Midi, Coll. Lot 49, Avril 2008, 471 p., 23 €
Trad. (USA) par Jean-Yves Pellegrin
Titre original : (Farrar, Straus and Giroux, New York) The Echo Maker
15:00 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (31) | Envoyer cette note | Tags : merveille, richard powers, neurologie |
15.04.2006
La thaumaturgie par excellence
Richard Powers – Le Temps où nous chantions

"Ca nous traverse, et nous réordonne"
Ne cherchez plus ce que vous allez lire, c’est ce roman ci et plus un autre, c’est fini.
Il a tout, il est prodigieux. Dieu sait que je m’emballe facilement, mon panthéon d’écrivains est déjà bien rempli, mais celui-ci m’a mise à genoux, je suis laminée, l’herbe ne repoussera plus jamais après Richard Powers.
Bien évidemment vous devrez l’acheter, on n’emprunte pas un tel chef-d’œuvre, et en plus vous le relirez, vous qui, comme moi, n’aimez pas ça en général.
De toute façon une seule lecture serait une hérésie pure et simple, c’est la mise en bouche, l’histoire prise au premier degré, le cœur qui bat, chante, danse, pleure, rit, s’ouvre, se ferme et se soulève pour la famille Strom, sur soixante ans d’histoire américaine.
Je ne parle pas du reste, les deux sujets de fond, le racisme et la musique, pour en savoir plus sur le contenu du roman, la très belle critique de François Busneldans le magazine LIRE
Le Temps ne s’écoule pas, il est, et comme la boucle qui unit Délia, David et le petit Ode, on se retrouve au point de départ, époustouflés.
Que quelqu’un puisse écrire un truc pareil est miraculeux. Heureusement que ça n’arrive pas tous les jours, mon cœur ne tiendrait pas le coup. Et un grand coup de chapeau aussi à Nicolas Richard, qui signe là une traduction enchanteresse.
"Mais en fin de compte, personne ne voit les autres. C’est notre tragédie et c’est ce qui, en définitive, nous sauvera peut-être. On ne se guide que d’après les points de repère les plus grossiers. Continuez tout droit jusqu’à atteindre « désespoir ». Arrêtez-vous à « oubli total », faites demi-tour, et vous y êtes."
Traduction de Nicolas Richard
763 p.
15:00 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (83) | Envoyer cette note | Tags : musique, racisme, richard powers, merveille |

