23.03.2009

Douce Lumière - Marguerite Audoux

Je découvre au sein des éditions Buchet Chastel une jolie collection, "Domaine public", déjà riche de quatre titres, dirigée par Xavier Houssin qui en donne la raison d'être :

"Après la gloire littéraire et le souvenir pieux vient insensiblement l'heure de la désaffection et de l'oubli. Faute de rééditions, nombreux sont les écrivains qui n'ont plus de lecteurs à l'exception des chercheurs et de quelques bibliophiles. Tout serait affaire de mode, d'argent ou de savoir universitaire ? C'est oublier cette évidence qu'un texte est fait pour émouvoir. Si cette émotion a pu advenir il y a des années, il n'y a guère de raisons qu'elle ne puisse aujourd'hui se retrouver. Domaine public a pour vocation de proposer la découverte ou la redécouverte des livres de ces auteurs dont le nom reste souvent connu mais dont les écrits, au tournant du XIX° et du XX° siècle ne sont plus accessibles. Leur langue, leur écriture et leur préoccupations ne nous sont pas si étrangères. on y parle des conflits du coeur, de la dureté quotidienne, des élans spirituels. on pénètre un univers. On s'attache à des personnages. La puissance d'évocation n'a rien perdu de sa force. Et le recul du temps effleure aussi cette distance que beaucoup cherchent dans une littérature qui recrée le passé, mais qui, ici, se met en place dans une absolue vérité. Laissons nous toucher de nouveau."

 

audoux.jpg

Et effectivement, Douce Lumière de Marguerite Audoux possède toutes les qualités plus haut énoncées. Je ne connaissais absolument pas cette auteure, qui a obtenu le tout jeune prix Femina-Vie heureuse en 1910 pour son premier roman Marie-Claire (le magazine éponyme ayant été ainsi baptisé en hommage).

C'est l'histoire tragique et douloureuse d'Eglantine Lumière, dite Douce, qui débutera sa vie aux côtés d'un grand-père mutique empli de ressentiment : sa naissance a causé la mort de sa mère, et son père, désespéré, s'est noyé le même jour. La grand-mère ne leur aura survécu qu'un mois. La petite trouve alors l'affection auprès d'un chien trouvé (son frère !) et d'une nourrice qui lui donnera son surnom. A sept ans Douce devient amie avec Noël, le petit voisin de dix ans. Leur enfance, adolescence et vie de jeune adulte les poussent sans cesse l'un vers l'autre, mais quand leur amour veut s'établir au grand jour la famille de Noël s'y oppose absolument, la fille Lumière n'ayant pas de bien.

C'est ensuite l'histoire d'une vie entière consacrée à souffrir, malgré quelques belles rencontres qui s'achèveront également dans les larmes.

La nature occupe une grande place, les arbres, les éléments, l'eau. L'adversité est grande mais le coeur est pur, on se laisse charmer par cette simplicité, on se plonge au tout début du XX° siècle.

A lire en songeant que Marguerite Audoux a débuté ce roman le jour de ses soixante-dix ans pour le terminer la veille de sa mort. Elle y parle d'elle, à travers la trame reprise de son premier roman, avec une finesse que seule apporte la maturité.

 

Ed. Buchet Chastel, collection Domaine public, 2009 (1938 pour la première publication) 207 p.

Préface de Bernard-Marie Garreau et Avant-propos de Benoîte Groult

19.12.2008

Crimes au bord de l'eau - Kerstin Ekman

ekman.jpg

Le roman s'ouvre sur une nuit particulière, Annie est réveillée lorsque sa fille Mia, 23 ans, rentre ce soir-là. Il est 4 h du matin, et elle aperçoit l'homme qui la raccompagne. Terrorisée, elle appelle quelqu'un au téléphone "Je l'ai vu.... Tu sais, que j'ai vu cette nuit-là".

Retour alors sur "cette nuit-là", celle de la Saint-Jean, bien des années auparavant, où Annie débarquait tout juste dans ce petit village suédois proche de la Norvège, accroché au bord de la forêt. Mia était alors une petite fille, et celui qui devait venir les chercher à la sortie du car n'était pas là. En tentant de le rejoindre à l'aide d'un plan sommaire, elles tomberont sur un double meurtre horrible au bord du lac.

Et le roman s'attarde sur cette période précise, peu avant le meurtre, quelques temps après, zoom sur toutes les personnes dont le destin en sera modifié, directement ou indirectement.

Puis dix-huit ans s'écoulent, sans que rien ne soit résolu, et les choses s'accélèrent à nouveau, on saura finalement tout et des indices nous avaient été savamment distillés, sans qu'on soit réellement en mesure de les assembler seuls; nous manque en fait le véritable mode de fonctionnement des âmes désespérées qui vivent en ces lieux.

Construit sur le mode du thriller, avec un suspens cohérent, ce roman est précieux pour tout autre chose. Pour la puissance des sensations, la nature, la nuit claire, la solitude, l'amour, l'évocation de l'importance du lien charnel, du touché, la force de ses personnages fragiles et tourmentés. On se délecte de passer de l'un à l'autre, chercher quelques temps qui parle, vers qui nous nous sommes tournés, comprendre par retour en arrière ce que le tourment peut être.

Il y a des moments vraiment marquants, des prises de conscience qui résonnent, et l'on touche du doigt l'essence du désespoir, c'est beau, c'est profond, c'est une caresse qui envoûte, le long d'une histoire qu'on ne peut pas lâcher : grand merci à Bernard pour ce cadeau !

 

Ed. Actes Sud, 1995 & Babel Noir 2007, 623 p., 11,50 €

Traduit du suédois par Marc de Gouvernain et Lena Grumbach

Titre original : Händelser vid vatten

 

Les avis de BMR & Mam, Lydia Flem.

07.10.2008

William G. Tapply - Casco Bay

Une règle n'a de sens que s'il y a des circonstances où l'on est amené à l'enfreindre.tapply casco bay.jpg

 

Ca fait sept ans maintenant que Stoney Calhoun a été foudroyé et a perdu la mémoire. Dans "Casco Bay", sa relation avec Kate prend du plomb dans l'aile, d'autant qu'une nouvelle femme fait son apparition (bien que Stoney n'y soit absolument pas sensible). Un jour, lors d'une partie de pêche, il découvre avec son client un cadavre carbonisé sur une petite île. Peu de temps après, son client est lui aussi assassiné. Le shérif l'engage alors comme adjoint pour tenter de mettre ces affaires au clair, car il ne fait plus aucun doute que Stoney a été policier par le passé. Un policier à l'entraînement et aux réflexes hyper poussés...

C'est une torture de ne pas avoir les aventures de Stoney Calhoun les unes à la suite des autres : c'est son passé qu'on brûle de recomposer. Dans cet opus, il ne s'en préoccupe guère, et on le regrette. Mais le calme est contagieux, et à sa suite, on passe des heures sur un bateau pour pêcher, et non pas forcément pour attraper du poisson...

Au dernier mot, c'est la frustration. Pour quand est donc prévu la traduction du tome 3 ? Comment va évoluer Walter ? Kate se sortira-t-elle de sa culpabilité ? L'homme au costume gris va-t-il enfin lâcher quelques informations ? Sam parviendra-t-elle à ses fins ?... Vous voyez bien qu'on ne peut pas en rester là !

 

Ed. Gallmeister, collection Noire, 2008, 291 p. 22,90 €

Trad. (USA) par François Happe

Titre original : Gray Ghost

 

Les avis de : Jeanjean, Amanda (que je remercie pour le prêt !),  Marie, BiblioManu,

Le site de l'auteur.

31.08.2008

Howard McCord - L'homme qui marchait sur la lune

De toute façon, j'avais foutument peu d'options.

 

Howard McCord - L'homme qui marchait sur la lune


"Si ceci est une histoire, ce n'est pas une romance, sauf à considérer romantique l'attention émue que Cerridwen me porte. C'est, pour autant que son narrateur le sache, le récit authentique d'une longue folie lucide, une confession oblique, une apologie pro vita sua, un conte imaginaire tissé dans la froidure de l'hiver ou avec les fils de la nuit."

Ainsi William Gasper nous résume-t-il lui-même ce qu'il vient de nous raconter en détail pendant ces trop courtes pages. Pas utile d'en dire beaucoup, tout est en retenue dans ce roman. Imaginez, un homme seul, qui marche depuis cinq ans sur la Lune, une montagne en plein coeur du Nevada. Il a déposé ses affaires dans un container aux abords de la montagne, voisin d'une vieille femme qui y tient commerce. Il part des mois, marche, grimpe et arpente, revient de temps en temps, pas un bavard. Soudain, trois personnes se succèdent pour demander après lui à la boutique. Et lui se sent traqué dans la montagne, par une présence bien physique mais aussi par une sorte de fantasme déjà rencontré en Corée, alors qu'il était dans les Marines. Alors...

Tout en retenue, donc, et tout autant déconcertant et étrange. Mais le fait est qu'on est rivé à chaque mot, qu'on est téléporté sur la Lune nous aussi et qu'on se concentre, comme William Gasper, sur une chose à la fois. Puissamment envoûtant et dans la mouvance de Cormac McCarthy, mâtiné de Carlos Castaneda. Imaginez...

(L'objet livre est en plus très chouette, le roman est contenu dans une couverture recto-verso montagne, augmentant ainsi l'impression "d'y être".)


Ed. Gallmeister, collection Nature Writing,  Août 2008, 134 p., 18,90 €
Trad. (USA) par Jacques Mailhos
Titre original : The Man Who Walked to The Moon

"Je vous expliquerais volontiers la procédure à adopter pour éviter de vous faire frapper par la foudre lorsque vous vous trouvez sur une crête exposée, mais je ne vois pas pourquoi vous ne l'apprendriez pas vous-même comme moi je l'ai apprise. Si vous vous faites pincer par le long doigt électrique de Dieu, ce ne sera pas ma faute. De toute façon, vous êtes un gros cul d'intello sans arme à feu à portée de main et bien incapable de courir plus de cinq kilomètres sans qu'on vous dispense les derniers sacrements. Vous, pet de crâne, êtes un lecteur, et la seule chose que je méprise plus qu'un lecteur est un auteur, qui ferait mieux de se présenter clairement comme un onaniste public et qu'on en finisse. Mais je raconte  mon histoire, vous écoutez, nous sommes donc liés par un pacte, à défaut de respect. Je suis un auteur, vous êtes un lecteur, et s'il y avait un Dieu, il s'amuserait peut-être à avoir pitié de nos âmes. Ou à leur pisser dessus. En longs jets électriques."

 

Les avis de Sylvie. et Cathulu.

 

12.08.2008

Flashs et trous noirs

tapply.jpgWilliam G. Tapply - Dérive sanglante


Le tome où l'on fait connaissance avec Stoney Calhoun, homme mystérieux s'il en est. Il a passé de longs mois à l'hôpital, n'a plus aucun souvenir de qui il était. On lui a dit qu'il n'avait aucune famille, que physiquement tout était redevenu fonctionnel. Il aurait été foudroyé en montagne, et son compagnon lui aurait sauvé la vie en pratiquant sur place massage cardiaque & co. Mais de ce sauveur, aucune trace. Une forte somme d'argent arrive par magie chaque mois sur son compte bancaire, et un homme en costume gris passe régulièrement voir l'avancement du retour de sa mémoire... Calhoun s'installe dans le Maine, bosse dans une petite boutique de pêche et fait le guide. Cette vie apaisante semble pas mal lui convenir, s'il n'y avait pas ces rêves étranges et ces visions. L'assassinat de son nouveau meilleur ami va faire ressortir d'anciens réflexes et capacités dont il n'avait nulle idée...

Un roman qui se dévore et dans lequel on entend chanter les oiseaux, glouglouter les truites et soupirer les chiens. Au final il nous démontre encore la laideur de la nature humaine, mais on est fermement harponné et on brûle d'en savoir plus sur ce personnage intrigant. Une fois commencé, impossible de le lâcher, comme de ne pas commander la suite, Casco Bay, sortie au mois de Juin. Un peu comme chez Indridason, mais en (beaucoup) moins froid...

Ed. Gallmeister, collection Noire, 2007, 268 p., 22,90 €
Trad. (USA) par Camille Fort-Cantoni
Titre original : Bitch Creek

Elles ont aimé aussi  : Amanda, Marie, Laure, Patricia

13.01.2007

Allons chercher le froid et la neige qui nous manquent

André BucherDéneiger le ciel

Sabine Wespieser, 2007

 

C’est le matin du 23 Décembre 2004, David, soixante ans, vit seul dans sa petite maison isolée dans les montagnes au-dessus de Sisteron, depuis que sa femme est morte, en 1992.
C’est lui qui déneige, d’habitude, pour toutes les communes environnantes, mais son tracteur est en panne cette année. Voici Antoine, la trentaine, son presque-fils, qui annonce son arrivée, mais en stop. Le soir venant, et Antoine n’étant toujours pas là, David décide de partir à pied à sa rencontre. Le temps de la nuit, et pendant 16 longs kilomètres dans le froid glacial et l’immensité blanche, il va se porter au secours de différentes personnes et animaux, sans oublier ses propres fantômes…

C’est un roman tout délicat, dans lequel on s’enfonce profondément et dont on savoure la simplicité, en appréciant au passage le joli langage. Pas d’action ni de grandes théories, juste un homme en accord avec lui-même, qui avance et qui n’est pas fermé aux autres.
Il donne envie de bons gros gâteaux rustiques, avec des noix et du miel, de ragoûts qui mijotent des heures sur un coin de fourneau, de prendre des nouvelles autour de soi de ceux qui vivent seuls, sans céder un instant à la guimauve ou aux bons sentiments galvaudés.

C’est avec beaucoup de poésie et dans une nature superbement décrite que l’on évolue, et ça fait du bien !

 

146 p.

L'avis de Cathulu