10.04.2012
"Mais laissez-moi vous dire une chose :
creuser pour sauver quelqu'un, c'est un acte désespéré, on ne sait pas ce qu'on pense pendant qu'on le fait, on ne sait rien."
"Histoires sans issue" de T.C. Boyle (Grasset 2012, 384 pages, traduit de l'anglais (États-Unis) par Bernard Turle (superbe traduction, très littéraire)), est un formidable recueil de treize nouvelles. Rien de convenu, aucune fabrication, pas de thème se dégageant, juste la vie, les gens, les coups durs, et toutes ces minuscules petites choses, ces détails infimes qui sont différents pour chacun et pourtant universels. Un petit garçon qui ne ressent pas la douleur, un veuf se lance dans l'élevage de rats pour nourrir un serpent, un foie attend d'être livré pour une transplantation, deux chanteurs ringards et drogués communient dans l'impalpable joie de chanter, même des merdes, une végétarienne qui bosse de nuit est prête à tout abdiquer pour faire cesser sa solitude, tout est crédible, tout est vérité pure étincelante, tout atteint. Formidable, oui.
"Ce matin-là, je me sentais en pleine forme; comme on dit, le roi n'était pas mon cousin, plusieurs de mes investissements immobiliers s'étant révélés plutôt profitables, sans compter qu'Elvira avait jeté son dévolu sur une modeste maison du front de mer, que nous espérions acquérir pour en faire notre résidence secondaire et, qui sait, y prendre un jour notre retraite. Après tout, je n'étais plus tout jeune et le frisson hippocratique, soigner les éclopés et guérir les incurables, avait laissé place au sentiment d'accomplir une corvée répétitive; rien ne me surprenait plus et j'étais capable de faire le diagnostic de tous les patients qui passaient la porte du cabinet avant qu'ils tirent leur chaise. J'avais tout vu. Je m'ennuyais. J'étais impatient. J'en avais ma claque. Mais, je l'ai déjà dit, ce jour-là, j'étais de bonne humeur, empli d'une joie débridée en raison de ce projet de bicoque en bord de mer. Je devais même siffloter quand je pénétrai dans la salle d'auscultation.
- Quel est donc le problème ? demandai-je."
Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : non, aurait-elle voulu répondre, ça ne va pas mieux, ça ne va jamais mieux, et ça n'ira jamais mieux, parce que le monde fait chier, et que la chaude-pisse fait chier, et les aiguilles aussi, et puis les infirmières collet monté, et les médecins à l'air réprobateur et condescendant, et tout le reste, mais elle avait préféré, faire un plus grand sourire encore, et répondre ouais.
30.10.2011
La misère est peut-être le plus puissant de tous les liens
Balzac, La Comédie Humaine, Etudes de moeurs, Scènes de la vie privée
8. La Vendetta (1830)
Lorsqu'il écrit "La Vendetta", Balzac débute. Le thème central du roman est inspiré de Roméo et Juliette (Shakespeare était très en vogue en 1830), mais les détails sont directement empruntés à la réalité, à ce qu'il a pu voir autour de lui, ses transpositions sont assez maladroites et certains détails appesantis. Alors qu'au fond c'est hyper simple (et court, en fait, comme roman) :
Deux familles corses en vendetta l'une contre l'autre, deux descendants qui tombent amoureux l'un de l'autre, refus tranché des parents : c'est non, jamais, impossible. Mais là où ça devient plus étonnant, c'est que Ginevra tient bon. Elle aime et elle choisit l'amour. Ca s'explique en un certain sens, fille unique, ses parents l'ont élevée à Paris, loin des histoires familiales corses et en la maintenant dans l'ignorance du drame initial (ils s'étaient tous entretués). Ses parents la renient, elle se marie, ils sont très heureux mais très vite dans la misère. Ils sont courageux, méritants, unis, mais ils meurent de faim et d'épuisement au moment même où les parents allaient céder et leur venir en aide.
La leçon à tirer d'une telle histoire serait quelque chose comme la passion est destructrice, s'opposer à ses parents n'apporte rien de bon ou quiconque méconnaît son passé est condamné à le revivre, ça fait un peu beaucoup, surtout quand on considère le traitement apporté et l'épilogue affreux.
Mouais.
(Ce roman termine le tome 1 de l'édition en Pléiade)
23.07.2011
Mes bonheurs sans raison foudroient même ma tristesse
C'est l'histoire de Constance, 35 ans, qui croit rencontrer un jour par hasard Fosca, très vieille dame, à une terrasse de Venise, où elles se découvrent des affinités. Jolie rencontre, belle complicité, temps passé ensemble. Fosca se raconte, Constance écoute. Puis Fosca meurt. Et Constance découvre des écrits, qui viennent affiner le portrait de la vieille dame...
"La douceur des hommes" de Simonetta Greggio (Stock, 2005 & Le Livre de Poche, 2007, 154 p.) est un joli roman, malgré ses défauts. La grande partie "on the road" sonne faux de bout en bout, les dialogues sont plats, les évidences s'enchaînent et se bousculent comme si elle étaient neuves, on reste grandement extérieur tant on sent les coutures. Puis enfin, ça prend corps. Les lettres et les bouts de journaux intimes de Fosca l'incarnent enfin sous nos yeux, ça y est, on comprend, on ressent. La pauvre Contance, en revanche, demeure en permanence un personnage dont on se demande ce qu'elle vient faire là-dedans, même si l'auteur tente de nous l'expliquer en toute fin : le lecteur en seul récipiendaire de la souffrance de Fosca aurait bien mieux fonctionné, à mon avis.
Roman qui se veut charnel (l'est à peine), Le douceur des hommes est en revanche un vrai roman d'amour, avec des petits passages féroces qui s'en dégagent en jouant des épaules, ce que j'ai peut-être préféré, d'ailleurs. Comme :
"J'ai arrêté de fumer le jour où je me suis retrouvée sous la douche avec une cigarette allumée entre les lèvres et une autre entre les doigts... C'était certainement le bon moment. Oh bien sûr, il y avait déjà eu quelques signes avant-coureur; par exemple, j'avais envie de fumer alors que j'étais déjà en train de le faire. Il faut toujours que j'arrive à l'extrême limite de quelque chose pour savoir si j'ai vraiment envie de m'arrêter."
"Quand tu arriveras, avec un peu de chance, à la dérive ultime - terrible épreuve que je te souhaite toutefois -, tu verras aussi comme beaucoup de choses que tu croyais essentielles ne sont que des gesticulations inutiles. Comme on se trompe soi-même, sciemment, tous les jours, au lieu d'avoir le courage de vivre."
Une sublime métaphore également : "Clothilde avait ce qu'on appelle, en langage de luthier, un coup de vent. Tu sais, les archets sont aussi difficiles à fabriquer qu'un instrument entier. Ils sont en pernambouc, un bois incassable d'Amérique du Sud, et les crins viennent de la queue des juments.
- Pourquoi, celle des étalons ne fait pas l'affaire ?
- Non, car les juments urinent sur leur queue, et pas les chevaux : avec l'urine, les poils deviennent à la fois très résistants et très souples.
Le coup de vent poursuit Marie, est un vice caché dans les fibres du bois. Il suffit que l'arbre ait été malade pour que cette souffrance le marque à jamais. Ça pourrait être le plus bel archet du monde, il finira toujours par produire une fausse note."
C'est aussi un roman gentiment féministe, par certains côtés :
"Fosca, dans ta dernière lettre il y a le résumé de ce que tu es : une femme. Une femme habituée à réfléchir sur ses pulsions avant de se les permettre. Tu affrontes tes envies au lieu de les ignorer."
"On aime des attardés, avec notre instinct maternel détourné et perverti, notre aptitude à l'attente."
Au-revoir, Fosca, ton histoire m'a émue.
Roman pioché au fond du carton donné par Fashion, merci la belle ! (Son avis offre des liens vers plusieurs autres). (Lecture déjà tentée en 2008, abandonnée, ce matin était le bon moment.)
Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : "jamais, non, jamais., jamais quoi, mon inconstant, mon volage, mon parjure ?, jamais tu n'as eu, ou jamais tu n'auras ?, jamais plus, ou jamais avant ?
22.03.2011
Top Ten Tuesday (Bookish Pet Peeves)
Tous ces petits trucs qui n'ont l'air de rien mais qui nous tapent sur le système dans un livre (traduction de Karine, Bookish Pet Peeves c'était peu clair pour moi).

(Nouveau logo chez The Broke and The Bookish)
1. Dégingandé/gangling. J'ai longtemps eu un problème avec ça, ne sachant jamais s'il fallait prononcer "guin" ou "jin" (alors qu'en fait c'est évident) et trouvant surtout que pas un seul roman n'y échappait, souvent par paquet de douze, tous les personnages un tant soit peu inquiétants sont dégingandés. Et puis en fait maintenant peu me chaut, cette obsession est derrière moi, circulez en paix les échalas.
2. Cette tournure de phrase dont j'ignore le nom et qui consiste à appuyer ce qu'on vient de dire en le faisant sonner comme une menace, en ouvrant l'inquiétude. "Elle prit une plaque de chocolat, sans savoir que ce serait la dernière qu'elle aurait jamais l'occasion de manger." "Il la maudit silencieusement, elle ne vit rien. Il leur restait 40 secondes à vivre." etc. Je trouve toujours ça facile (et souvent je le dis, à voix haute : "Facilitéééééé ! Houuuuuu !", sauf pour Stephen King, qui a INVENTé le truc, qui le maîtrise avec une précision à faire pleurer un horloger, qui stoppe nos respirations avec et qui, de toute façon, c'est simple, a tous les droits. Love you Stephen.
3. La surcharge. Qu'on puisse se faire une idée de tous les personnages ou lieux ou évènements qui entrent en compte dans un roman, c'est bien, mais que l'auteur éprouve le besoin de décortiquer chaque nouvel élément en détail à son apparition, ça devient vite insupportable.
4. Le lyrisme échevelé dans les descriptions. "Il examina le jeune troubadour aux cheveux de feu avec une incrédulité grandissante." "Elle aimait s'accrocher à lui tandis qu'ils fusaient à travers la campagne sur sa moto, par-delà les ruisseaux, les clairières, les vallons - L'Angleterre de ses rêves." J'ai déjà décroché, pour ma part.
5. La surcharge, encore. Quand dans un roman tout démarre très bien, intrigue intéressante, style adéquat, et soudain déboule un secret où l'on apprendra qu'en fait, l'héroïne est devenue folle parce qu'elle avait été agressée, alors qu'elle était enceinte, par quelqu'un en pleines convulsions dûes à une maladie génétique rare et non diagnostiquée (elle perd le bébé); des années après c'est la fille de cet agresseur qui, par une coïncidence tragique, tombe en amour avec le fils de l'héroïne, ce qui déclenche une reconnaissance au niveau inconscient et enclenche la folie. Je n'invente rien.
6. Le calme plat. Quand j'ai lu un livre, entièrement, facilement, et qu'une fois terminé je n'ai aucune idée de ce que j'en pense, rien à en dire, rien à en garder-conserver-ruminer-intégrer-digérer. Un peu comme si j'avais regardé la télé.
7. La couverture tueuse. Celle qui affiche en gros plan le truc qu'on n'apprendra qu'à la page 103, flinguant tout effet, annihilant toute surprise.
8. La révélation dans le dernier chapitre. Je déteste ça, j'ai besoin de comprendre un peu avant, et qu'on prenne la peine de prendre congé après cette révélation, civilement, pour indiquer qu'on n'est pas dans un jeu, que ce n'était pas le but ultime du roman, que ça continue et que même, ça reste intéressant.
9. La 4° de couv prétentieuse. Pour la comprendre faut avoir fait 17 ans de philo, et quand tu lis le roman tu l'adores, il n'a rien à voir avec ces phrases pompeuses et excluantes.
10. La 4° de couv qui te raconte tout, ou qui en raconte trop. Un peu comme les bandes annonce au ciné, qui concentrent souvent le meilleur. Amanda a une technique géniale quand elle prête un livre : si la 4° déconne, elle la couvre. J'adore !
Elles topténisent aussi : Karine, Fashion, Jamie a fait un vlog, j'adore ! (in english), Geishanellie, Shopgirl, Jainaxf, Vilvirt, ...
Anna (US) détonne, attention, image horrible pour beaucoup de monde (moi j'adhère à 200 %) :)
Publié dans Tops divers | Lien permanent | Commentaires (30) | Tags : top ten tuesday, le retour, ce thème est très inspirant, me suis pas du tout énervée avec, non
12.01.2011
Soutien-gorge rose et veston noir - Rafaële Germain
Bonne mémoire, si tu savais, me suis-je dit. Je me rappelle la couleur de tes lacets.

Pour le pitch, laissons tomber, il l'aime, elle l'aime, ils ne le savent pas, ils vont mettre 453 pages à s'en rendre compte. Mais tout le reste !
D'abord, c'est écrit en québécois (c'est-à-dire en français évidemment, mais parsemé de tournures et de mots idiomatiques). La langue est un élément très important du plaisir de cette lecture, les dialogues sont savoureux, colorés, très imagés. Les scènes fonctionnent vraiment bien (ma préférée, le coup de fil entre Juliette et Chloé qui mange des Bretzels). Les références sont multiples et jouissives. Et surtout, les personnages sont géniaux.
C'est simple, je les ai tous aimés, du premier au dernier, même la frangine rangée, et surtout Marcus, le drag queen qui écoute aux portes avec tellement d'attention qu'il n'étonnerait personne en mangeant des pop-corns.
"- Et vous avez pas baisé ?
- Pas baisé, rien.
- Pas même un peu de ... ? Marcus a mimé successivement et très rapidement une branlette, ensuite une pipe, puis quelque chose de non identifiable, un claquement de doigts qui devait être, selon lui, la manière dont on caressait un clitoris.
Non, ai-je dit. Ri-en. Nous étions assis tous les trois en indien, avec la bouteille de rhum au milieu de notre petit cercle et je me suis rendu compte que je souriais de plaisir, au souvenir de ce qui s'était passé, mais aussi parce que je pouvais enfin en parler.
Il a même pas touché mes seins, ai-je ajouté.
- T'es sûre que c'était Antoine ?"
Ah, oui, on appelle un chat un chat, et le mélange subtil de rose bonbon et de franchise brute est délicieux. Il y a même les moments d'émotion, j'ai quand même réussi à chouiner quand on découvre les toiles de Juliette, mais c'est pas ma faute, c'est fait pour et je suis très bon public.
Un roman léger et amusant, dans lequel on peut souvent se projeter voire se reconnaître, et ça fait un bien fou ! Mais il est vrai que j'aime la chick-lit, en général. Je suis une poulette :)
Ed. Libre Expression, 2004
Merci Caro !
Les billets de : Karine, Caro, Pimpi, Marguerite, Fashion,
Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : par contre, m'a pas fait craquer, le tony boy, non, les personnages féminins sont bien plus réussis, je trouve
09.04.2009
Histoire de Lisey - Stephen King
Je devrais parfois me fier à mes premières impressions; à sa sortie, je me suis bien sûr précipitée sur ce roman et me suis cassé les dents :
après avoir laborieusement lu la première partie, j'ai baissé pavillon en me disant on verra plus tard. Plus tard, ce fut maintenant, dans la foulée de Duma Key qui m'imposait de rester dans l'univers de SK, on le quitte pas comme ça. Mais non, ça ne marche pas plus, même après avoir relu la première partie et patiemment subi le reste.
Ce n'est pas que Lisey soit antipathique, cette veuve du célèbre écrivain Scott Landon dont elle a partagé la vie pendant vingt-cinq ans a tout de la mère courage : pas bien futée (dit-elle) mais opiniâtre, courageuse, volontaire, et toute prête à écouter ses voix intérieures et à accepter une réalité annexe.
Mais sacrebleu (pour rester polie, j'utiliserais plutôt le mot en "b", mais bon) quelle plaie cette écriture ! Tout couple a son langage intime, j'en suis on ne peut plus d'accord, ses expressions qui signifient pour une poignée d'élus tout autre chose que leur sens courant, ou ses néologismes. Mais les subir à longueur de pages, toutes les trois lignes pendant 565 pages, moi ça m'a profondément gonflée.
Non, je n'y ai pas vu du tout le roman personnel et intime décrit un peu partout, les sources de la création ou le roman Fantastique que tant d'autres ont célébré.
Non, je n'ai pas eu peur, pas eu envie d'aller voir derrière le pourpre, pas adhéré à ces sauts incessants dans le passé.
Oui, j'ai trouvé ce roman maladroit et pataud, pénible et décevant.
(Par contre, j'ai aimé page 463 quand il parle de "crétins surinstruits et ambitieux qui ont perdu le contact avec la quintessence des livres et de la lecture"...)
Ed. Albin Michel, 2007, 565 p.
Traduction de Nadine Gassie
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