06.10.2010

Nous avions de l'héroïsme, pour sûr, mais quand même pas à revendre.

Recueil de cinq nouvelles, "Mascarade" se singularise par sa langue résolument charnue. Gabriel Chevalier est d'une autre époque, né en 1895, il a connu les deux guerres, participé activement à la première, et son regard est nourri.

 

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"Crapouillot" est le portrait d'un colonel, un abruti, dans les tranchées de la première guerre. L'horreur de ces jours aveugles et sales est racontée avec un humour constant, comme avec détachement, mais la réalité est toujours présente en support solide.

"Parfois un type changeait d'un seul coup, cessait de rire et de manger, maigrissait, prenait un teint gris. On le surprenait à l'écart, le visage fermé, avec l'air de contempler quelque chose. Il sentait la mort rôder et le guetter, lui personnellement. Elle jouait à le torturer en lui accordant un petit délai, parce qu'elle était bien sûre de l'avoir à l'heure qu'elle choisirait. C'était ça, la vraie maladie du front, comparable au mal de mer pour les marins : nul ne pouvait se flatter d'y échapper toujours, pas plus qu'à la mort elle-même. Ce mal pouvait vous prendre n'importe où, n'importe quand, même dans un secteur calme. On a vu des types déserter, étant à l'arrière, tellement la frousse les torturait à l'idée de remonter en ligne. Et de même des types désertaient en permission. Ils disaient peut-être que c'était pour une bonne amie, parce qu'ils en avaient marre de ceci ou de cela. Mais non, ils avaient simplement attrapé la maladie du front, une angoisse qui les intoxiquait à fond."

"Tante Zoé" est le portrait d'un père de famille fantasque et inadapté. La langue est ici gouailleuse, colorée, très réjouissante : "Je lui ai lancé à la figure, les enfants, et j'étais aussi à l'aise que vous me voyez là. Le grigou n'a pas pipé, et il a bien fait. Un seul mot malsonnant, et je lui appliquais ma main sur la figure."

"Le perroquet" raconte les affres de la culpabilité, à travers le portrait d'un homme apparemment très ordinaire.

"Le sens interdit" se déroule en pleine seconde guerre mondiale. JM Dubois a faim, très faim, trop faim. Cela l'entraînera à collaborer, et...

Enfin ma préférée, "Le trésor", qui voit le vieux, 76 ans, occupé à déterrer un trésor enfoui avant la première guerre. Il va mourir, le temps est venu, il veut contempler une dernière fois ce qui toute sa vie lui a tenu lieu de sécurité... Il n'aime plus personne, ne ressent plus grand-chose, s'économise et ne croit plus en rien. C'est l'occasion de nous offrir ses réflexions sur la vie.

"Devant Dieu, à qui toujours il fallait en revenir pour combler un vide inquiétant, le vieux n'avait pas d'attitude arrogante ou blasphématoire. Il réservait son orgueil à ses semblables, pour lutter contre leur vanité. Et c'était souvent, dans ce conflit, l'orgueil qui était battu, parce que les vaniteux n'accusaient pas les coups, preuve qu'ils ne les sentaient pas. Les contents de soi sont très préservés. Comme leurs frères, les mufles et les imbéciles, qui manquent d'épiderme au point que les traits les plus acérés se brisent sur leur cuir d'hippopotames. Si une certaine sensibilité nous permet de pénétrer plus profondément dans la connaissance des êtres, de nous élever plus haut dans la réflexion, ce don a pour contrepartie une vulnérabilité plus grande, parce que les coups que nous portons sont aigus dans la mesure où ils seraient pour nous blessants. Le pouvoir de faire très mal présuppose une imagination de la douleur."

Un recueil consistant, où l'on se plonge en entier, qui élève des barrières autour de ses atmosphères pour nous garder captif. Une très belle découverte.

A noter la parution en poche de "La peur", roman sur la boucherie de 1914, du même auteur.

 

Mascarade - Gabriel Chevalier

Ed. Le Dilettante, 2010, 318 p.

08.09.2010

Raymond Carver, oeuvres complètes 1. Débutants et 2. Parlez-moi d'amour

Les éditions de l'Olivier ont entrepris de rééditer toute l'oeuvre de Raymond Carver, en 9 volumes, sur 2 ans, et je ne suis sûrement pas la seule à m'en réjouir très sincèrement.

 

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Le premier volume est le manuscrit original, inédit à ce jour, de "Parlez-moi d'amour" (volume 2), qui parut aux Etats-Unis en 1981 après avoir été amputé de moitié par son éditeur. La lecture simultanée des deux volumes est une expérience étrange. Mêmes histoires, traductions différentes, coupures qui donnent force ou dénaturent le récit.

En 4° on trouve un extrait de "Gloriette", où un couple se sépare, et le ton est immédiatement donné. "Et toi qui en aime une autre. Duane, j'ai été plus proche de toi que de quiconque sur terre. Je me sens crucifiée."

Chez Carver, le lecteur se fait laminer. Son coeur est patiemment déchiqueté en menu lambeaux, c'est la vie des petites choses, des grands sentiments malmenés. Des perdants. Une douceur pourtant, des litres d'alcool dans tous les sens. Ce sont les moments qui dérapent, ceux où la dignité est tout ce qui reste, quand on ne s'assoit pas dessus, parce qu'il le faut parfois.

Ce sont surtout des ambiances immédiatement invitantes, des morceaux sur le vif, pas de présentation, pas d'introduction, surtout pas de chute.

Un homme, 32 ans, qui vient de divorcer, décide de voir son père le temps d'un verre. Il ne l'a pas vu depuis des années, il y va à contre-coeur. Son père lui raconte par le menu pourquoi a mère et lui ont divorcé, à la recherche de la plus infime absolution, une simple main sur son bras, un regard, n'importe quoi...

Une mère commande un gâteau d'anniversaire pour son jeune fils. Il est fauché par une voiture. Pendant qu'il se débat dans un coma, le pâtissier, pas au courant, la harcèle pour récupérer le gâteau... Elle se souvient d'un moment où elle avait envisagé que son fils meurt, sa vie sans lui, et constate qu'elle a pu l'envisager...

Certains passages sont tellement forts qu'on essaye mentalement de les gratter, de ne pas les avoir lus.

"Mais il y a toutes sortes de contradictions dans la vie. On ne peut pas tenir compte de toutes les contradictions."

Des scènes qui vont se loger dans un coin du cerveau et qui nous feront dire "tiens, ça, ça me dit quelque chose" quand on les retrouvera dans nombre d'autres situations, littéraires ou réelles.

C'est un ton, une manière, une époque. Raymond Carver était un maître. On en parle difficilement. On s'en remet mal. On le lit. On souffre. Et on le relit encore.

 

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso pour le volume 1 et Gabrielle Rolin, édition revisitée par Nathalie Zberro pour le volume 2.

 

09.06.2010

L'Antarctique - Claire Keegan

Il m'a fallu passer les deux premières nouvelles (dans un recueil de 15) pour enfin entrer dans l'univers de Claire Keegan. C'est avec une grande tranquillité qu'elle brosse des portraits doucereux, des familles qui ne sont jamais heureuses, des quotidiens où quelque chose a dérapé, dérape ou se prépare à déraper. En Irlande ou en Angleterre, on se ment beaucoup à soi-même ou on compose avec ce qu'on a, et les personnages qui se gravent dans notre esprit ne sont pas toujours attendus, comme cette baby-sitter qui veille sur des enfants dont les parents vivent un drame. Des drames, ce recueil en est constellé, mais les place toujours en arrière-plan, aperçus du coin de l'oeil de ceux qui cherchent à les surmonter. Subtilement dérangeant.

En bonus on peut incidemment apprendre quelques petites choses pratique, comme :keegan.gif

"Elle écoute les grenouilles coasser et, sans qu'elle sache bien pourquoi, se souvient du tic-tac de la clôture électrique chez elle. Son père lui a appris à ne jamais la toucher avec la paume, toujours avec le dos de la main : de cette manière, le réflexe la ferait s'écarter au lieu de s'agripper si le courant circulait."

Ma nouvelle préférée : "Brûlures", où une famille tente de retourner s'installer avec une nouvelle femme-belle-mère dans la maison où les enfants étaient maltraités par leur vraie mère, sur le conseil d'un psy.

"- Bon sang.

Il boit de l'eau à petites gorgées dans une tasse en plastique. Sur son ventre, certains poils sont devenus blancs.

- Peut-être qu'il faudrait rénover les lieux, les transformer, changer les choses de place suggère Robin. On pourrait inviter des amis des enfants. Ce n'est pas comme si on était à l'étroit.

- Peut-être. Il s'essuie le front. Peut-être qu'on devrait asperger le sol d'eau bénite, appeler le pasteur. Peut-être qu'on devrait balancer une allumette et décamper. Rentrer chez nous, faire un examen cérébral."

 

Sabine Wespieser Editeur, 2010, 251 p.

Traduit de l'anglais (Irlande) par Jacqueline Odin

 

Merci Cathulu !

 

03.06.2010

50 histoires fraîches - Régine Detambel

detambel.jpg50 histoires, numérotées, alignées les unes après les autres. Du bref, du limpide, du tordu, du plus long, du compliqué, du retors, du cadeau, du nectar, en cinquante textes on a un choix extrêmement étendu. J'ai aimé et j'ai détesté tout à la fois, et ce exactement pour les mêmes raisons. Cathulu, qui m'a prêté ce livre qu'elle a chéri d'amour, y avait joint un petit mot sur un bristol vert; je l'ai déchiré en petits morceaux au fur et à mesure que quelque chose m'envoyait un coup de poing en pleine face, me souriait, m'interrogeait, me renvoyait à dix mille choses privées, me laissait pantelante d'admiration ou songeuse, me perdait dans ses méandres prétentieux et torturés - et j'ai placé mes confettis verts aux pages où éventuellement je pourrais copier un passage, à titre d'exemple. Au final j'ai obtenu un hérisson, et à la relecture, impossible de trancher, d'en choisir certains plutôt que d'autres.

Alors tant pis ! Pas de citation. Et pas plus d'introspection. La plume de Régine Detambel est vivante, et suscite des réactions chez le lecteur. A chacun de composer avec ou sans elle.

Ed. Gallimard, 2010, 226 p.

23.03.2010

Angelus - Tim Winton

"La lâcheté, c'est un mode de vie. Ce n'est pas naturel, ça s'apprend."

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Pour parler correctement de ces dix-sept nouvelles il faudrait avoir le talent de Tim Winton pour dire dix mille choses en trois mots choisis, épurer jusqu'à l'essentiel et marquer profondément par des images d'une évidence totale.

Nous embarquons pour l'Australie, pour l'Ouest australien plus précisément. Angelus est un bled du bord de mer. On n'y vit pas heureux. On suit quelques personnes à différents moments de leur vie, on passe à quelqu'un d'autre, qui a un regard sur les précédents, on a quelques instants précis détaillés à l'extrême puis ce qu'en a fait la vie en quelques décennies résumées, on avance.

On est dans la précarité, celle qui n'est pas que matérielle, on manque de confort, tout grince, et des petits éclats de vérité brute viennent nous cueillir en permanence. C'est le genre de recueil qui, alors qu'on l'a posé pour faire autre chose, fait surgir n'importe quand dans notre cerveau des scènes qu'on y a lues, le petit frangin dans son tunnel sous la dune, l'expression du père quand il se retourne et le voit, Rae et ce qu'elle éprouve sans mots, sans pensées même pour se formuler à elle-même ses sentiments, comment tout ça merde tranquillement au quotidien alors que chacun fait tout ce qu'il peut. Ce sont des êtres paumés, solitaires, avec de graves failles et défaillances.

C'est mélancolique, c'est rugueux, ça m'a chopée complètement, c'est terriblement bon. Je vais tout lire de Tim Winton !

 

Ed. Payot & Rivages, 2006 & 2009, 397 p.

Traduit de l'anglais (Australie) par Nadine Gassie

 

26.02.2010

Les amours de Lola - Amanda Eyre Ward

Connaissez-vous le Chicken Shit Bingo ? Si un soir vous passez par le Ginny's Little Longhorn d'Austin (Texas), vous pourrez peut-être eyre.jpgy "jouer" : sur un grand damier d'un mètre sur deux, divisé en cent carrés numérotés, on lâche un poulet vivant. Le gagnant est le joueur qui a le numéro correspondant au carré sur lequel il y a le plus de crottes de poulet. Funs, les ricains :/

Mais ça n'a rien à voir avec les douze nouvelles de ce recueil. Six indépendantes, et six qui déclinent l'histoire de Lola, à travers quelques moments forts de son existence, chronologiquement.

La vie de petites gens, vous, moi, devant quelqu'un qui se masturbe dans une bibliothèque, effrayée par la vie d'expatriés en Arabie Saoudite, s'inventant une vie idéale pour le coiffeur qui vous ment lui aussi comme un arracheur de dents, en veuve du 11 septembre, avec une petite fille de bientôt un an qui ne sourit pas, ne tient pas assise ni ne cherche à marcher, et croisant un neurologue à un barbecue... Chaque nouvelle est une petite histoire à part entière, on ressent un grand découragement, des filles qui voudraient bien, vraiment, vous savez, y arriver, juste avoir l'énergie de base, mais ça dérape, ça déborde du costume; rien de tapageur ni de tonitruant, juste la vie qui lamine les coeurs pourtant vaillants.

C'est simple, percutant, on ne quitte pas ces pages une fois ouvertes. C'est attachant et on en voudrait encore, encore !

 

Ed. Buchet Castel, 2010, 178 p.

Traduit de l'américain par Anne-Marie Carrière

 

Lu également par : Amanda (merci encore pour le prêt !),

05.02.2010

La Diagonale du Traître - Hervé Hamon

Douze nouvelles qui déclinent le thème de la trahison, mais tout en nuances et subtilités. Il s'agit ici de trahisons non formulées, qui vont chercher jusqu'à l'essence même des êtres. On passe d'un univers à un autre, du plus futile (Nouvelle Star) au plus dramatique (Un Judas pareil) en faisant escale en philosophie (L'infidèle) ou en politique (Sans famille).

 

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J'ai aimé chacune de ces douze nouvelles, c'est très rare dans un recueil. J'ai pioché ça et là beaucoup de passages qui m'ont vraiment plu, des phrases qui sont comme des portes qui s'ouvrent sur quelque chose de bien plus grand que les quelques pages consacrées à chaque histoire. J'ai aimé également la diversité des univers, l'éditeur qui est sûr d'avoir obtenu le Goncourt, l'auteur pour la télé qui morfle comme un fou avec son scénario, l'homme plaqué salement par sa femme, le touriste en Inde... On voyage beaucoup, et c'est une petite joie à chaque fois de découvrir dans quel monde on atterrit.

L'infidèle, justement, raconte l'histoire d'un jeune homme qui, peu de temps après avoir intégré la plus prestigieuse classe de khâgne, à Henri IV, s'en échappe, sans pouvoir se faire comprendre de ses parents. Tout en finesse, il nous donne à entendre son raisonnement. "Cette douleur est muette. Je m'aperçois que l'accès à la culture, aux études, à "l'ascenceur social" est toujours une forme de trahison. Si respectueux soit-on de son milieu d'origine, des gens eux-mêmes, de leurs rêves, de leur modèle de vie, on s'évade, on s'enfuit, on perd le langage commun, on transgresse. On devient autre, engagé sur des rails qu'on a choisis et pas choisis à la fois. Se cultiver, ma parole, il me semble bien que c'est trahir. Surtout si l'on n'a pas l'intention de s'enfoncer dans les ornières de la routine, des petits calculs, de la réussite prédigérée. Si l'on entend s'écarter, parce que la culture, justement, c'est la possibilité de s'écarter." Mais même une fois la décision prise, ce n'est pas simple...

Dans Dégage, c'est cet homme, correct, qui bosse et fait tout ce qu'il peut, vraiment le bon bougre, on le sent bien, qui se fait salement plaquer. Il encaisse, il continue, les années passent, il a perdu beaucoup dans cette histoire, le contact avec les enfants de l'autre, qu'il a élévés pourtant, notamment, et quand il sort un peu la tête du gouffre, on ne le lui permet pas... Beaucoup de bassesse, dans la trahison, en général ? Indubitablement, nous racontent ces nouvelles.

"J'avoue qu'en matière de Bordeaux, ma culture est plus que lacunaire. Il m'a toujours paru que ce monde-là n'était pas mon monde, qu'à l'approche des domaines et des châteaux, mon réflexe impensé s'apparente à celui de la Bruyère : je me sens peuple. Les "vrais" connaisseurs de Bordeaux persistent à cultiver le style des critiques d'opéra : leur intention ne paraît nullement d'atteindre le profane ou le débutant, mais de le disqualifier."

Tiens, je connais un autre domaine où c'est exactement pareil... :)

 

Ed. Dialogues.fr, février 2010, 172 p.

A noter qu'en fin d'ouvrage est indiqué un code permettant de télécharger l'intégralité du recueil, pour les Iphones ou autres readers numériques.


Hervé Hamon parle de ce recueil (merci Yvon)

 

22.01.2010

Fugues - Lauren Groff

J'avais été séduite par Les monstres de Templeton, je le suis beaucoup moins par les neuf histoires étranges que développe dans ce groff.gifrecueil Lauren Groff.

On retrouve Templeton dans la première nouvelle, et on a l'impression de retrouver de vieux amis, à travers l'histoire de Lollie. 17 ans, grosse, elle vit avec sa petite soeur hyperactive et sa mère, est championne de natation. A travers toute la présentation de son univers on s'attend à quelque chose, à souffrir, à être surpris, je ne sais pas, quelque chose se met en place, et on a une vraie espérance, une attente. Qui est plutôt déçue, en fait, parce qu'il est assez difficile de comprendre pourquoi la découverte d'un bordel mettrait tellement une ville en émoi. Et puis parce qu'on laisse tomber Lollie, surtout.

C'est sans doute ce qu'a voulu Lauren Groff, désarçonner son lecteur, le mettre sur une piste et puis barrer à droite toute, le balader. Et insérer pas mal d'étrangetés, qui laissent une impression de gêne aux entournures, qui ne  coulent pas véritablement, selon mon ressenti. "Fugue", en l'espèce, qui donne son titre (mais au pluriel) au recueil, est l'archétype de tout ce que je n'aime pas dans une histoire, le côté fouillis, je mélange plein de trucs qui vont se rejoindre, vous allez voir, mais je ne vais au bout de rien, bon, j'ai lu distraitement.

Par contre j'ai beaucoup aimé "Le partage des eaux", la seule histoire à mon sens qui tienne ses promesses, qui possède sa propre grâce un peu floue et qui partage sa petite musique avec le lecteur. "Cette histoire n'a ni fin ni limite" : c'est bien dommage que toutes ne lui ressemblent pas.


Ed. Plon, janvier 2010, 264 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau

Titre original : Delicate Edible Birds

 

 

07.12.2009

Richard Lange - Dead Boys

 

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Si cet extrait vous a plu, vous adorerez ce recueil de 12 nouvelles : il est complètement dans ce ton. Los Angeles, des petites gens, des petites vies, des fêlures, des qui flirtent désespérement avec la lisière, de la folie ou de la connerie, ça poisse, ça poisse mais c'est plein d'élégance.

"Comment les gens normaux font-ils pour vivre avec toutes les erreurs qu'ils ont commises ?"

"Perdu de vue", par exemple, raconte l'histoire de deux demi-frères qui ne se connaissaient pas. Spencer est installé avec Judy, ils s'entendent bien, apparemment. Ils sont d'accord, à priori, pour ne pas se laisser infecter par l'esprit de Noël. Karl vient de sortir de prison, de toute évidence c'est le gros loser qui a pas mal glandé. Pourtant son arrivée change la donne dans l'équilibre de Spencer, et les choses dérapent insidieusement... On sait bien que les apparences... C'est très fort de nous montrer comme ça, à travers des petites scènes qui semblent innocentes, la réalité derrière les façades, les dangers des jugements hâtifs.

"Le vieux à côté de moi porte une veste en polyester bleu dont les poignets lui tombent sur les doigts. Il sent la levure et la naphtaline. Pendant un moment, il contemple l'écran bouche bée en taquinant son râtelier de la langue. Puis il se lève et se tourne vers moi.

"Fous le camp, voyou, dt-il d'une voix rauque.

- Pardon ?

- La fête est finie.

- assieds-toi, le taré, s'écrie un des autres types.

- Ouais, connard" renchérit un autre.

Le menton du vieillard tremble; ses yeux brillent de larmes. Il retourne à sa place sur le canapé et s'assoit la tête entre les mains. J'échangerais les dix premiers venus que je connais contre un seul comme lui. Sa désolation a la beauté d'un miroir brisé."

Je voudrais pouvoir mettre le doigt sur ce qui fait que ça me touche autant, une pointe du Djian des débuts, du Carver pour cette façon de présenter la simplicité des existences laborieuses, sans construction, du pris sur le vif (je veux dire pas du "fabriqué" : pas d'introduction, scènes, chute); de la douleur, aussi, parce que c'est vrai que ces nouvelles font mal, mais délicieusement.

"C'était généralement un coup de fil de sa mère qui faisait péter un cable à Bobby. Elle était gentille avec lui, elle le soutenait complètement, mais dans sa voix il n'entendait que de la pitié et de la déception. Vu de chez moi, il s'était fait avoir dans les grandes largeurs : quel intérêt d'être cinglé si c'est pour ressentir encore de la honte ?"

Je trouve qu'il y a une économie de mots d'une générosité folle, des situations entières pleines de détails qui émergent de phrases pas crâneuses, une humilité non feinte au service d'une grande humanité. Une plume vivante.

Archi séduite.

 

Ed. Albin Michel collection Terres d'Amérique, 2009, 290 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Cécile Deniard

 

04.12.2009

On a de la chance de vivre aujourd'hui - Kate Atkinson

atkinson.jpg"C'est qu'il ne s'agissait pas seulement de lire un bouquin, il fallait en parler après ! Double emmerdement, quoi."

C'est Tina qui parle ainsi, dans "La Guerre contre les femmes", alors qu'elle a accepté, à l'usure, de faire partie d'un club de lecture. Lire, c'est pas trop son truc. Elle aime cuisiner, coudre et jardiner. Épouse (pas comblée) et mère (encore moins), elle trottine sur des mules à talons hauts avec un décolleté plongeant, porte de grosses boucles d'oreilles qui ressemblent à des lustres sous ses cheveux blonds empilés sur la tête comme des boules de glace sur un cornet. Alors que les dames du club de lecture, c'est la classe. Une nouvelle loi va changer la donne...

Je ne saurais pas mettre en mots le charme puissant de ce qu'écrit Kate Atkison. Une fantaisie, un côté frappadingue qui excelle à dérouter, à planter un décor pour nous faire apercevoir tout autre chose derrière, mais pas que ça. Les huit nouvelles de ce recueil sont trop courtes, évidemment, et trop peu nombreuses. Elles se lisent trop vite. Pourtant elles réussissent toutes à étonner, à nous envoyer au coeur de leurs mots. On pressent le dénouement, parfois, mais dans ce cas on apprécie l'ambiance liminaire, ou on ne comprend qu'à la toute fin ce qui unissait les deux récits parallèles (pour la dernière nouvelle), en tous les cas on plonge dedans.

Inimitable Kate Atkinson.

 

Ed. de Fallois, 2009, 150 p. Traduit de l'anglais par Isabelle Caron

 

Lu également par :

Cathulu (Merci pour le prêt !) Un recueil qui va évidemment trouver sa place sur l'étagère des indispensables !

Rethymna A la librairie, mon coeur n'a fait qu'un bond : un nouveau livre de Kate Atkinson ! Il me le fallait.

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