19.07.2010
La folle équipée de Sashenka Goldberg – Anya Ulinich
« Sasha Goldberg s’aperçoit que malgré ses vœux les plus sincères, une part d’elle-même s’accroche à la vie, et continue d’apprendre, comme ces crétins cancéreux qui s’obstinent à faire leurs devoirs et à rire à la vue d'un clown en dépit des tubes qui leur sortent du nez. »

Elle est comme ça, Sasha, un peu tranchante, elle a une propension à dire tout cru ce qui lui passe par la tête, surtout quand elle s’exprime en anglais, langue qu’elle mettra du temps à maitriser…
Née et élevée à Asbestos 2, ce qui signifie « amiante » en russe, Sasha a toujours été en décalage. Russe mais métisse (et très très foncée), artiste mais sans réel don, grosse et sans véritable grâce. Intelligente, sans doute, encore que sa placidité puisse en faire douter. Mais en manque d’amour, ça, pour sûr.
Ses dix premières années se déroulent dans une normalité toute relative, celle de la Russie des années post-soviétiques, entre une mère ne jurant que par l’intelligentsia et un père très mou. Son père émigre brutalement aux Etats-Unis, seul, et sa mère réagit en niant qu’il ait jamais existé. Perdue, Sasha tombe enceinte à 15 ans, avant d’émigrer aux Etats-Unis elle aussi, seule, par tous les moyens…
Un joli roman racontant ce que j’aime finalement le plus lire, un parcours personnel. Le ton est assez neutre, avec un humour discret, l’héroïne plutôt étrange (on le serait à moins avec ce qu’elle vit et a vécu), mais on est immédiatement ferré et on prend grand plaisir à passer les années avec Mademoiselle Goldberg. J’ai adoré l’épilogue malgré (ou grâce à ?) son côté fleur bleue.
Scindé en quatre parties bien distinctes correspondant à quatre périodes et lieux différents, ce gros roman tient idéalement compagnie pendant les longs trajets, foi de plongeuse es pages.
Ed. Belfond, 2008 & 10-18 2010, 473 p.
Traduit de l'américain par Norbert Naigeon
Titre original : Petropolis
06:00 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : parcours personnel, premier roman
26.05.2010
Brooklyn - Colm Toibin
"She was nobody here. It was not just that she had no friends and family; it was rather that she was a ghost in this room, in the streets on the way to work, on the shop floor. Nothing meant anything."

Irlande, années 50. Eilis vit avec sa mère, veuve, et sa grande soeur Rose. La situation économique est telle que les trois frères ont émigré en Angleterre, et bientôt Rose lui trouve un travail aux Etats-Unis. Eilis est jeune et intelligente, Rose - qui a endossé le rôle de support de la famille à tous points de vue - entend lui donner une chance d'une autre vie, meilleure.
Eilis a beaucoup de mal à se faire à ce nouveau pays. Dans ses moments joyeux, elle s'extasie sur le chauffage qui reste allumé toute la nuit (comble du luxe) mais assez vite elle souffre d'un sévère mal du pays. A Brooklyn se serre les coudes une forte communauté irlandaise, qui n'entend pas la laisser tomber; elle vit dans une pension dont elle déteste les habitantes, elle est vendeuse la journée et suit des cours du soir pour obtenir un diplôme de comptable qui lui assurera un travail de bureau, le graal. Elle est également bénévole dans sa paroisse et c'est dans l'une des soirées dansantes organisées par Father Flood qu'elle rencontre Tony.
Voici Eilis qui s'est créé une vie, qui insensiblement est devenue américaine, qui savoure une sorte de bonheur, jamais franc, sa personnalité très passive et fataliste la poussant en tout temps à refuser de se confronter franchement à ses pensées. Deux ans se sont écoulés. Arrive alors une terrible nouvelle, Eilis doit rentrer en Irlande. Mais elle n'est plus la même...
Un roman tout en finesse ! Colm Toibin dissèque (un peu comme Richard Yates) les menus évènements d'une vie et leurs implications dans un esprit qui se refuse absolument à l'introspection. Il y a des passages bouleversants par leur minutie d'une vérité profonde (par exemple, lorsqu'Eilis est au plus fort de son mal du pays et part tôt un matin pour prendre un petit-déjeuner dans un bar, la sollicitude du serveur nous touche autant qu'elle, nous aussi on se sauve en courant au bord de la panique. La gentillesse a cet effet catalyseur, parfois). L'intrigue est toute simple, mais parvient à surprendre en son dénouement, et j'ai rarement autant changé d'avis quant aux personnages. Loin d'être établis une fois pour toutes, leurs nuances les font apparaître sous différents aspects, on les comprend, puis plus du tout, on les aime, on les plaint, on leur en veut.
Je ne sais pas dans quelle mesure le fait de lire en VO m'a impliquée plus profondément, mais j'ai l'impression d'avoir plongé dans les entrailles mêmes de la jeune Eilis, de l'avoir comprise intimement. Je ne l'aime pas, d'ailleurs. Mais j'ai beaucoup, beaucoup aimé Brooklyn !
Penguin Books, 2010 (Viking 2009) 252 p.
Un grand merci à L'Ogresse !
06:11 Publié dans Vraiment très bien | Lien permanent | Commentaires (26) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : irlande, new york, émigrer, jeune fille, parcours personnel
13.04.2010
Waveland - Frederick Barthelme
"Il faut respecter ceux qui reconnaissent, même tardivement, leurs limites."

Nous sommes sur la côte du golfe du Mississippi, un an près Katrina. Gail et Vaughn ont eu très peur, mais leur maison a résisté, pas leur mariage. Deux mois après l'ouragan, elle lui a demandé de partir. Vaughn a eu du mal, la vie lui paraissait vide de sens, pas tant en réaction à la rupture que par perte des habitudes, après quinze ans de mariage. Mais il a rencontré Greta et ils construisent tous deux patiemment une relation, dépassionnée mais profonde. Un jour, Gail leur demande de venir habiter quelques temps avec elle, elle vient d'être méchamment battue par le petit jeune avec qui elle couche, elle a peur. Vaughn, culpabilisé par la façon dont il a fait défaut à son père mourant, accepte, au nom de la responsabilité. Mais vivre ensemble, quand les trois sont émotionnellement instables, n'est pas de tout repos...
Cette introduction est parfaitement vraie, mais l'essentiel du roman n'est pas là. Tout tourne autour de la personnalité de Vaughn, souvent sentencieux, toujours paumé, cherchant à mettre le doigt sur ce qu'il ressent sans jamais tomber dessus. Gail est insupportable, reste incompréhensible au lecteur, Greta est trop insignifiante dans la structure du récit pour acquérir une épaisseur qui donnerait du sens à l'épilogue, le frère, le père, l'ami demeurent en vision périphérique, et les dialogues sont complètement déroutants : on jurerait de l'Hemingway qui serait totalement barré. En même temps, ça fait partie du charme réel de ce roman, une sorte d'anachronisme dans un univers très contemporain. Je me suis souvent demandée d'où ça tombait, des dialogues du genre :
"- Bonjour, chéri, dit-elle.
- Hm hm. Je comprends. Comment vas-tu ?
- Je crois que tu vas m'aimer."
??
Et pourtant, impossible de lâcher ces pages, parce qu'on croit en Vaughn. Il est attirant et fatigant, banal et attachant, gonflant et attendrissant. Le rythme est très lent, une grosse longueur vers le milieu, pas mal de répétitions, mais le tout érige un équilibre fragile qui tient debout. Une lecture en demi-teinte, sufisament intéressante pour que j'aille au bout, et que j'aie envie de lire autre chose de Frederick Barthelme, dont l'éditeur nous dit : "Dans la lignée de Raymond Carver, il est considéré comme l'un des précurseurs du minimalisme en littérature."
Ed. Christian Bourgois, 2010, 263 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Damour
"Essaie d'écouter. Quand les gens parlent. Tu comprends alors ce qu'ils disent, tu reviens sur leurs opinions, tu essayes de te figurer ce qui les met en rage, ce qui les inquiète, et tu ajoutes ou tu retranches tout ça du tableau qu'ils t'offrent, et ensuite, peut-être, quelqu'un d'autre t'offre une image différente, et tu la colles à la première, et tu as un nouvel avis de la personne qui t'a donné en premier son opinion, et cela change un peu le tableau, et en fin de compte tu as une assez bonne idée de la personne dont on parle."
08:08 Publié dans Pas mal | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : après katrina, parcours personnel, se reconstruire
26.11.2009
Les pages roses - Teodoro Gilabert
Les pages roses des dictionnaires Larousse sont des annexes réservées aux citations, proverbes etc.; elles rythment ce court roman qui a la forme d'un témoignage. Enfant, notre narrateur cède à leurs charmes. Nonchalant, suiveur dans l'âme, il étudie donc le latin et le grec, porté par des classes de filles dans le quartier latin (lycée Fénelon, qui plus est). Deux options après des études de lettres classiques, libraire ou prof. Libraire, en dehors de l'idée romantique du boutiquier sur les quais de la Seine, ce n'est pas pour lui.
"Il y a, par exemple, une phrase régulièrement prononcée à la caisse des librairies, et qui a toujours eu le don de m'exaspérer, lorsque je fais la queue pour payer mes bouquins :
"Est-ce que vous faites une réduction pour les enseignants ?"
Là, je crois que je pourrais même devenir violent.
Au moins sur le plan verbal.
Et pourquoi pas une réduction pour les personnes âgées, les agents de police, les plombiers chauffagistes ?
Une double pour ceux qui portent des lunettes ?
Et bien entendu, la totale gratuité pour les myopes au strabisme divergent ?"
Ce sera donc prof. CAPES obtenu, malgré un 01/20 à l'oral, pour cause de jeté de veste. Et là, première affectation incroyable, le lycée Henri-IV (il sera en fait l'alibi, le stagiaire). Une année de souffrances (suivi et validé par l'ensemble de ses collègues, impossible de révéler aux parents un enseignant stagiaire et seulement certifié dans cet établissement. On fera comme s'il était agrégé et titulaire). Suivent trois années très dures à Aulnay-sous-bois, où il fera grand usage de la méthode Coué, tout en constatant la validité des travaux du docteur A. Rosenthal (Harvard) quant aux prophéties autoréalisantes (connues sous le nom d'effet Pygmalion).
"Robert A. Rosenthal a découvert les principes de l'effet Pygmalion à partir d'expériences effectuées sur des rats dont on testait les performances dans un labyrinthe.
En fait, Rosenthal voulait tester les expérimentateurs.
Les rats constituaient un alibi.
Il prit soixante rats ordinaires et constitua deux groupes de façon aléatoire.
Il répartit les rats entre les douze expérimentateurs, formant deux groupes.
il affirma au premier que leurs rats étaient brillants au test du labyrinthe.
Au second, qu'ils ne l'étaient pas.
On devine ici que les prophéties des expérimentateurs se sont effectivement réalisées et que le groupe des rats présentés comme "brillants" a bien été meilleur que celui des rats "normaux".
La question est de savoir pourquoi.
Rosenthal démontre que les expérimentateurs qui croyaient que leurs rats étaient plus intelligents leur ont manifesté de la sympathie, de la chaleur, de l'amitié... et plus d'attention.
Ceux qui croyaient que leurs rats étaient normaux ne les ont pas entourés d'autant d'affection, et ont été moins attentifs à leurs progrès.
Les ont moins aidés.
Rosenthal résume ainsi son concept, dans son livre Pygmalion à l'école, publié en 1968 :
"La prédiction faite par un individu A sur un individu B finit par se réaliser, que ce soit seulement l'esprit de A, ou - par un processus subtil et parfois inattendu - par une modification du comportement réel de B sous la pression des attentes de A."
Enfin c'est la mutation pour Nantes, avec un épilogue qui "desinit in piscem" (finit en queue de poisson), avec une mort étrange, tenant de la performance artistique (pas la sienne, quoi qu'il l'envisage ainsi également...)
Un parcours personnel fictionnel (Teodoro Gilabert est né en 1963 à Valence (Espagne). Il vit à Pornic (Loire-Atlantique). Enseigne l’histoire et la géographie au lycée de Pornic. Expose régulièrement ses oeuvres plastiques (peinture, photographie, installations…) qui restitue bien l'ambiance de ces années Nouvelle Vague (nombreuses références à ce cinéma) et qui manie un humour certain.
Pas mal.
Ed. Buchet Chastel, 2008, 202 p.
Lu également par Leiloona,
06:00 Publié dans Pas mal | Lien permanent | Commentaires (14) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : premier roman, parcours personnel, nouvelle vague, latin et grec, devenir professeur, humour
13.10.2009
Les vies privées de Pippa Lee - Rebecca Miller

Pippa Lee a cinquante ans, c'est une épouse modèle. Elle aime profondément Herb, son mari, de trente ans son aîné, et est terrifiée à l'idée de le voir verser dans le grand âge. Récemment, ils se sont installés dans une sorte de Pappyland, une cité américaine pour les personnes âgées, où la vie est facilitée et l'environnement quelque peu factice. Tout semble aller bien, pourtant Pippa s'aperçoit qu'elle connaît de graves crises de somnambulisme pendant lesquelles elle transgresse sa petite vie bien propre. C'est l'occasion de revenir sur son passé (inattendu et sulfureux) et en quelque sorte une préparation de ce qui l'attend en troisième partie...
Un roman qui fait partie de ceux qui reculent la nuit, qu'on ne lâche pas, sans aucune pensée pour le réveil (du coup, on est tout étonné qu'il soit déjà cette heure là ?!). Pippa est surprenante, on ne sait pas du tout où on va la plupart du temps. J'ai trouvé la plume très neutre et pourtant, ou peut-être justement, des passages semblent sauter hors des pages pour nous cingler avec force. Il y a des morceaux de pure vérité étincelante, une dramaturgie des relations mère-fille, un joug de la culpabilité qui prend plusieurs formes et dont on accueille la libération avec un soulagement partagé.
Pippa le dit à Herb au début de leur relation, elle est connectée physiquement à ce qu'il ressent, dans ses membres et dans ses doigts. C'est un peu ce qui se communique au lecteur; tout comme à un moment elle s'étonne de se lier à une voisine plus âgée qui ne correspond pas à son cercle d'amis habituel (milieu de l'édition) : je ne crois pas que je serais attirée par Pippa Lee dans la *vraie vie*, mais j'ai en quelque sorte communié avec elle dans ce roman (et pas au sens religieux, hein).
A lire !
Edition du Seuil, octobre 2009, 291 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Cécile Déniard
Titre original : The Private Lives of Pippa Lee
Lu également par : Cathulu (étagère des indispensables, rien que ça :)) (grand merci pour le prêt)
Sortie en salle de l'adaptation le 11 novembre
08:10 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : parcours personnel, femme, relations familiales
01.04.2009
Boomerang - Tatiana de Rosnay
Boomerang est le dixième roman de Tatiana de Rosnay, il sort demain; mais aujourd'hui c'est l'anniversaire de celle qui m'a fait découvrir cette auteure en des temps anciens et des contrées oubliées, la boucle est bouclée : merci et joyeux anniversaire Clarabel !
Boomerang est aussi le plus épais des romans de Tatiana, le plus protéiforme, et peut-être bien celui que j'ai préféré. Il ne faut de toute façon pas compter sur moi pour de l'objectivité sur cette auteure là, je lui porte, je l'ai déjà dit, une indéfectible affection qui teinte évidemment mon jugement : j'ai un grand plaisir à découvrir chacun de ses nouveaux romans, je les attends impatiemment.

Notre narrateur est Antoine (Tonio) Rey, plongé dans une bonne petite crisette de la quarantaine : Astrid, son épouse aimée, l'a plaqué récemment pour s'installer avec un gars rencontré dans un club de vacances, et il ne s'en remet pas; son nouvel appartement est morose, les rapports avec ses enfants s'envasent, difficile de communiquer avec des adolescents (qui feront des bêtises), son métier (architecte) l'ennuie, la chair est triste et les livres lui rappellent trop Astrid, qui bosse dans l'édition. C'est aussi le cas de sa soeur, Mélanie, qui fête ses quarante ans. Sur une impulsion, il lui concocte un week-end à Noirmoutier, où ils n'ont plus mis les pieds depuis 1973, depuis que leur mère est morte brutalement d'une rupture d'anévrisme. Ce n'est pas une histoire de nostalgie, c'est le désir d'un frère de resserrer le lien avec sa petite soeur, de s'échapper ensemble d'une routine étouffante, de contempler une fois de plus le passage du Gois disparaître sous les flots, une petite pincée de l'enfance magique, de l'été qui ne finit jamais.
Mais cette escapade du 15 Août aura une fin inattendue, et Tonio se ronge les sangs dans un hôpital près de Nantes, pendant que Mélanie se débat entre la vie et la mort...
Ceci n'est que le point de départ des quelques mois que nous passerons avec les Rey. Des rencontres vont se produire, des rapports vont s'inverser, se creuser, s'approfondir, des morts affreuses vont subvenir, des policiers vont appeler en pleine nuit, une donzelle en Harley-Davidson va s'imposer très tranquillement (enfin, quand je dis tranquillement...), et notre Antoine va nous apparaître de plus attachant et consistant.
C'est un roman que l'on ne lâche pas, dont le ton est résolument intimiste tout en maintenant un suspens nourri de péripéties et de petites touches disparates. Ça fonctionne parfaitement, l'univers proposé est cohérent, fait appel à mille et une petites choses que nous avons tous vécues, sans oublier le petit clin d'oeil au figuier cher à l'auteure. C'est une histoire d'amours avec un s. C'est une histoire de parcours personnel, la vie comme elle peut être en 2008 pour un architecte parisien un peu coincé, sympa et tout mais pas forcément intéressant à la base : se prendre quelques bonnes claques peut ouvrir les yeux à tout âge, ça fouette notre Tonio en tous les cas.
Au fond, c'est un roman qui dénonce la terrible force d'inertie de la routine, et qui nous répète que rien n'est figé, qu'il n'est jamais trop tard.
Ed. Héloïse d'Ormesson, 2009, 377 p.
Traduit de l'anglais par Agnès Michaux
04:00 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (31) | Envoyer cette note | Tags : parcours personnel, quadra, famille, protéiforme, prenant
14.01.2009
Crescendo - Franca Maï
Malou assiste, éperdue d'horreur, à un accident de la route. Sous ses yeux, une petite fille est brûlée vive (sans que les efforts des gens autour ne parviennent à la sauver), et la mère se jette dans le brasier, ne voulant pas survivre sans sa fille. Grièvement blessée, elle en réchappe pourtant, et Malou se sent l'obligation d'entrer dans sa vie. En lui rendant visite chaque jour, elle devient son intime et devra écouter la longue confession du mari, tout en luttant pour survivre et nourrir ses deux enfants... Avec tous les moyens mis à sa disposition.
Très clairement, j'ai trouvé ce roman plutôt mauvais et bourré d'incongruités narratives : tout s'enchaîne étrangement, trop vite, les dialogues utilisent un langage soutenu qui ne colle pas avec les protagonistes. Ne colle pas non plus, à mon sens, la pincée de sexe qui revient en plusieurs endroits, pas plus d'ailleurs que les leçons de vie distillées par Malou aux habitués du café. C'est dommage, la personnalité de l'héroïne est pourtant attachante, fougueuse, téméraire, droite et rieuse.
Tant pis !
Ed. Le Cherche Midi, Janvier 2009, 196 p., 15 €
06:00 Publié dans Pas mon truc | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : parcours personnel, accident, brûler, mère célibataire, prostitution, maîtresse cinglée
16.10.2008
Dans la tête de Shéhérazade - Stéphanie Janicot
"J'étais arabe. Il était homosexuel. Elle était laide. Sans cela, rien n'eût été possible."
Shéhérazade Halshani est la présentatrice, célèbre et populaire, de l'émission Ô nuit, un genre de Mireille Dumas / Evelyne Thomas, qu'elle concocte avec délicatesse et intelligence. Pour une prochaine émission, elle se plonge dans ses souvenirs de Lycée, retraçant pour nous Sophie et Aubin, leur amitié qui s'en est allée après avoir conditionné toute sa vie. Sha a vécu une enfance protégée, chérie et admirée par son père dans une relation exclusive, parisienne de tout son être à qui tout réussissait. Ce fut un choc et une remise en question totale que d'intégrer un "grand" lycée, dans le cadre de l'ouverture aux minorités. Se découvrir étrangère, ramer pour suivre le niveau, chercher sa place... Par petits retours en arrière mêlés au présent, on avance avec elle, pressentant un drame qui couve (et qui se révélera double)...
Mais on n'est pas pour autant dans une atmosphère étouffante ou triste. La narratrice est immédiatement touchante, l'écriture toute simple de Stéphanie Janicot est très entraînante, et on visualise très bien la grande famille Halshani, les rapports de Shéhérazade au monde et aux autres; On est suspendu à ses mots, on ressent sa fascination pour la culture de Sophie ou la grâce d'Aubin, la détresse de sa relation avec Philippe, c'est un roman d'empathie qui sonne immensément juste et qui déroule sa petite mélodie accorte.
Le dénouement use peut-être un peu trop de la ficelle, mais on y consent volontiers après avoir vécu un joli moment romanesque, très attachant.
Ed. Albin Michel, 2008, 313 p., 19.50 €
"- Joyeux Noël, ai-je murmuré, ce matin au réveil, à l'oreille de Philippe.
Son visage a pris une teinte tragique. Premier Noël sans ses enfants, sans sa famille, seulement moi. Ses yeux tristes ont provoqué une douleur sourde dans mon corps. Ce n'est que moi. Tu voudrais te réveiller dans une maison résonnant de cris joyeux d'enfants et tout ce que tu récoltes, c'est une amoureuse transie qui te chuchote des mots niais. Sentir le corps de l'homme que l'on aime, chaud et un peu endormi dans son lit, on pourrait croire que le bonheur est là. Mais un corps n'est rien lorsque l'esprit s'en échappe. Tu es en transit, seul, dans un appartement de fille, charmant, mais trop petit, bohème, en désordre, dans lequel tu ne trouves pas tes repères. Un 25 décembre sans enfants, qui voudra de nous ? Chacun festoie dans sa famille. Nous sommes deux orphelins. Mais ce n'est pas encore dramatique, du moins pour moi. Cela le devient, lorsque vers onze heures du matin, tu me dis, gêné : "Je dois aller déjeuner chez mes parents." Je comprends tacitement : je dois déjeuner seul chez mes parents. Sous-entendu, mes parents sont des gens traditionnels du seizième arrondissement, habitués à ma femme, à mes enfants, je ne peux pas débarquer le jour de Noël avec une petite beurette, même célèbre.
Je comprends soudain ce cliché absolu : Mon coeur saigne. Lorsqu'on lit ça, on soupire d'ennui. A cet instant précis, je ressens de façon très nette la pointe du scalpel se glisser sous un lobe palpitant et ressortir d'un coup sec, tranchant les chairs sur son passage. C'est exactement l'effet que produisent ces mots dans mon corps. Voilà pourquoi mon coeur se met à saigner, n'en déplaise aux puristes. Je m'étonne qu'une tache n'afflue pas à la surface de ma poitrine, large et rouge, comme dans les westerns. Un mélange de tristesse et de colère me saisit. Pourquoi ne l'as-tu pas annoncé avant ? Je ne le demande pas, car je le devine. Toi-même tu n'étais pas certain de vouloir ce repas familial, mais à la réflexion, tu penses que ce sera tout de même moins glauque que de traîner avec moi un jour comme celui-ci. Au moins, dans ta famille, Noël signifie quelque chose. Auprès de tes parents, tu trouveras la consolation.
- Tu es si forte, si indépendante, tu t'en moques, non ? Noël est pour toi un jour comme un autre, n'est-ce pas ?"
L'avis de Clarabel.
06:00 Publié dans Bien bien ! | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : beurette, amitié, famille, parcours personnel, touchant
13.10.2008
Les belles choses que porte le ciel - Dinaw Mengestu
Sépha, immigré éthiopien aux Etats-Unis, y tient une petite épicerie dans un quartier délabré de Washington. Malgré ses deux amis émigrés africains comme lui, il vit année après année dans une grande solitude et une détresse morale non moins immense. Sous des dehors calmes et placides palpite une plaie ouverte, celle de la culpabilité liée aux circonstances de sa fuite d'Ethiopie, même si le temps passant il comprend que l'issue aurait été la même. La relation qu'il va nouer avec Judith et sa fille Naomi va paradoxalement encore ébranler son fragile équilibre. A coups de retour en arrière et de fuite en avant, il nous invite à partager sa détresse...
Un premier roman terriblement attachant qui déroule une petite musique triste mouchetée de passages qui invitent sans cesse à l'empathie. Quelques longueurs ça et là participent à une espèce de découragement contagieux, mais le lecteur est bel et bien ferré et j'ai hâte de lire le prochain roman de Dinaw Mengestu !
Ed. Albin Michel, Terre d'Amérique, 2007, 304 p., 21,50 €
Traduit de l'américain par Anne Wicke
Titre original : The Beautiful Things that Heaven Bears
Une belle interview de l'auteur sur Afrik.com, les avis de : Renaud, Laure, Patricia, Chiffonnette.
Merci à Laure pour le prêt !
06:00 Publié dans Vraiment très bien | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : usa, solitude, ethiopie, parcours personnel
14.09.2008
Best Love Rosie - Nuala O'Faolain
C'est ton opinion de toi-même qui rend ta vie grande ou petite.
Rosaleen Barry a été élevée par sa tante, Min. Sa mère est morte peu après l'accouchement, son père alors qu'elle était encore petite, et Min a tenu lieu des deux. Elle n'avait que quinze ans quand elle a déboulé pour prendre Rosie en charge, et n'a jamais bougé de leur petit village irlandais. Bourrue, brusque, peu démonstrative, elle a été facile à reléguer au second plan quand Rosie a commencé à bouger. Car Rosie a un appétit insatiable de découvrir le monde, elle a vécu dans un tas de pays différents. Mais Min est devenue âgée, elle boit, Rosie doit rentrer pour veiller sur elle. Et dans sa cinquantaine, revenue au village, entourée de ceux qu'elle connaît depuis toujours, elle apprend peut-être enfin à s'accepter vraiment...
Ce roman est extrêmement touchant et Rosie devient vite notre meilleure copine. La retrouver à chaque moment libre est une réjouissance en soi, on picore quelques pages et tout le reste devient soudain accessoire : on veut rester avec elle, la regarder se débattre avec ce qui la caractérise peut-être le plus, le regard de l'autre. Surtout quand il est un "il". La grande affaire de la sensualité lorsqu'elle vient se frotter au vieillissement, ce corps qui ne correspond plus au mental et qui modifie absolument tout : Quid de sa place dans l'univers quand les regards ne vous reconnaissent plus comme "possible" ?
Rosie va traverser une sale période quand Min découvre l'Amérique. Ses fondations tremblent sur leurs bases, elle se terre et va chercher au fond d'elle les réponses. Son amour puissant et profond des livres et des mots la caresse toujours, c'est une aide concrète dans chaque moment de sa vie. Mais elle pousse du talon à un moment, bien sûr, c'est une Irlandaise, au fond des tripes, elle est flamboyante, elle est tragique et marrante, elle exsude ce petit truc indéfinissable que très peu de gens possèdent, et qui n'a rien - mais alors rien - à voir avec le physique, l'âge ou le "charisme". Elle existe, tout simplement, elle occupe l'espace partout où elle se trouve, elle est pleine et entière.
"- Et toi, c'est ce que tu veux ?
- Moi ?" J'ai inspecté la cour, avalé une grande gorgée de thé et pris mon inspiration avant de déclarer : "Je veux un amant qui soit quelqu'un de bien, qui tienne à moi et qui m'apprécie, mais qui apprécie aussi Min et Peg et toi et les chiens et les chats, et qui adore l'Irlande; je veux qu'il soit un peu distant, très responsable et fondamentalement détaché pour ne jamais avoir l'impression de le posséder, passionné par ce qu'il fait, mais ouvert à de nouvelles expériences et tellement en phase avec ma façon de voir les choses qu'on papotera jusqu'à tomber de sommeil et qu'on se réveillera en riant et en s'embrassant - voire plus.
- Est-ce que, par le plus grand des hasards, tu lui demanderais aussi d'être beau ? s'est enquise Tess au bout de quelques secondes.
- Oui ! ai-je clamé. Et vigoureusement hétérosexuel tout en restant sensible. Et de n'avoir eu aucune femme avant moi - même pas de mère, maintenant que j'y pense, et bien sûr pas d'enfants.
- Et l'argent ?
- Je ne me soucie pas trop de l'argent.
- Alors tout va bien, a conclu Tess. Tu devrais trouver sans trop de problèmes."
Nous avons été prises de fou rire et nous sommes roulées sur les dalles tandis que Belle quittait la cour, écoeurée."
"Mais n'oublie pas ce qu'a dit Yeats quand on l'a appelé pour lui annoncer qu'il venait de remporter le prix Nobel de littérature.
De MarkC à RosieB
OK, qu'est-ce qu'il a dit ?
De RosieB à MarkC
"Combien ? Combien ?"
...
Un roman vivant et bruissant à chérir de toutes nos forces.
Ed. Sabine Wespieser, Août 2008, 529 p., 26 €
Trad. (Irlande) par Judith Roze
06:00 Publié dans Excellent | Lien permanent | Commentaires (35) | Envoyer cette note | Tags : cinquantaine, irlande, parcours personnel

