19.07.2010
La folle équipée de Sashenka Goldberg – Anya Ulinich
« Sasha Goldberg s’aperçoit que malgré ses vœux les plus sincères, une part d’elle-même s’accroche à la vie, et continue d’apprendre, comme ces crétins cancéreux qui s’obstinent à faire leurs devoirs et à rire à la vue d'un clown en dépit des tubes qui leur sortent du nez. »

Elle est comme ça, Sasha, un peu tranchante, elle a une propension à dire tout cru ce qui lui passe par la tête, surtout quand elle s’exprime en anglais, langue qu’elle mettra du temps à maitriser…
Née et élevée à Asbestos 2, ce qui signifie « amiante » en russe, Sasha a toujours été en décalage. Russe mais métisse (et très très foncée), artiste mais sans réel don, grosse et sans véritable grâce. Intelligente, sans doute, encore que sa placidité puisse en faire douter. Mais en manque d’amour, ça, pour sûr.
Ses dix premières années se déroulent dans une normalité toute relative, celle de la Russie des années post-soviétiques, entre une mère ne jurant que par l’intelligentsia et un père très mou. Son père émigre brutalement aux Etats-Unis, seul, et sa mère réagit en niant qu’il ait jamais existé. Perdue, Sasha tombe enceinte à 15 ans, avant d’émigrer aux Etats-Unis elle aussi, seule, par tous les moyens…
Un joli roman racontant ce que j’aime finalement le plus lire, un parcours personnel. Le ton est assez neutre, avec un humour discret, l’héroïne plutôt étrange (on le serait à moins avec ce qu’elle vit et a vécu), mais on est immédiatement ferré et on prend grand plaisir à passer les années avec Mademoiselle Goldberg. J’ai adoré l’épilogue malgré (ou grâce à ?) son côté fleur bleue.
Scindé en quatre parties bien distinctes correspondant à quatre périodes et lieux différents, ce gros roman tient idéalement compagnie pendant les longs trajets, foi de plongeuse es pages.
Ed. Belfond, 2008 & 10-18 2010, 473 p.
Traduit de l'américain par Norbert Naigeon
Titre original : Petropolis
06:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : parcours personnel, premier roman |
26.05.2010
Brooklyn - Colm Toibin
"She was nobody here. It was not just that she had no friends and family; it was rather that she was a ghost in this room, in the streets on the way to work, on the shop floor. Nothing meant anything."

Irlande, années 50. Eilis vit avec sa mère, veuve, et sa grande soeur Rose. La situation économique est telle que les trois frères ont émigré en Angleterre, et bientôt Rose lui trouve un travail aux Etats-Unis. Eilis est jeune et intelligente, Rose - qui a endossé le rôle de support de la famille à tous points de vue - entend lui donner une chance d'une autre vie, meilleure.
Eilis a beaucoup de mal à se faire à ce nouveau pays. Dans ses moments joyeux, elle s'extasie sur le chauffage qui reste allumé toute la nuit (comble du luxe) mais assez vite elle souffre d'un sévère mal du pays. A Brooklyn se serre les coudes une forte communauté irlandaise, qui n'entend pas la laisser tomber; elle vit dans une pension dont elle déteste les habitantes, elle est vendeuse la journée et suit des cours du soir pour obtenir un diplôme de comptable qui lui assurera un travail de bureau, le graal. Elle est également bénévole dans sa paroisse et c'est dans l'une des soirées dansantes organisées par Father Flood qu'elle rencontre Tony.
Voici Eilis qui s'est créé une vie, qui insensiblement est devenue américaine, qui savoure une sorte de bonheur, jamais franc, sa personnalité très passive et fataliste la poussant en tout temps à refuser de se confronter franchement à ses pensées. Deux ans se sont écoulés. Arrive alors une terrible nouvelle, Eilis doit rentrer en Irlande. Mais elle n'est plus la même...
Un roman tout en finesse ! Colm Toibin dissèque (un peu comme Richard Yates) les menus évènements d'une vie et leurs implications dans un esprit qui se refuse absolument à l'introspection. Il y a des passages bouleversants par leur minutie d'une vérité profonde (par exemple, lorsqu'Eilis est au plus fort de son mal du pays et part tôt un matin pour prendre un petit-déjeuner dans un bar, la sollicitude du serveur nous touche autant qu'elle, nous aussi on se sauve en courant au bord de la panique. La gentillesse a cet effet catalyseur, parfois). L'intrigue est toute simple, mais parvient à surprendre en son dénouement, et j'ai rarement autant changé d'avis quant aux personnages. Loin d'être établis une fois pour toutes, leurs nuances les font apparaître sous différents aspects, on les comprend, puis plus du tout, on les aime, on les plaint, on leur en veut.
Je ne sais pas dans quelle mesure le fait de lire en VO m'a impliquée plus profondément, mais j'ai l'impression d'avoir plongé dans les entrailles mêmes de la jeune Eilis, de l'avoir comprise intimement. Je ne l'aime pas, d'ailleurs. Mais j'ai beaucoup, beaucoup aimé Brooklyn !
Penguin Books, 2010 (Viking 2009) 252 p.
Un grand merci à L'Ogresse !
06:11 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note | Tags : irlande, new york, émigrer, jeune fille, parcours personnel |
13.04.2010
Waveland - Frederick Barthelme
"Il faut respecter ceux qui reconnaissent, même tardivement, leurs limites."

Nous sommes sur la côte du golfe du Mississippi, un an près Katrina. Gail et Vaughn ont eu très peur, mais leur maison a résisté, pas leur mariage. Deux mois après l'ouragan, elle lui a demandé de partir. Vaughn a eu du mal, la vie lui paraissait vide de sens, pas tant en réaction à la rupture que par perte des habitudes, après quinze ans de mariage. Mais il a rencontré Greta et ils construisent tous deux patiemment une relation, dépassionnée mais profonde. Un jour, Gail leur demande de venir habiter quelques temps avec elle, elle vient d'être méchamment battue par le petit jeune avec qui elle couche, elle a peur. Vaughn, culpabilisé par la façon dont il a fait défaut à son père mourant, accepte, au nom de la responsabilité. Mais vivre ensemble, quand les trois sont émotionnellement instables, n'est pas de tout repos...
Cette introduction est parfaitement vraie, mais l'essentiel du roman n'est pas là. Tout tourne autour de la personnalité de Vaughn, souvent sentencieux, toujours paumé, cherchant à mettre le doigt sur ce qu'il ressent sans jamais tomber dessus. Gail est insupportable, reste incompréhensible au lecteur, Greta est trop insignifiante dans la structure du récit pour acquérir une épaisseur qui donnerait du sens à l'épilogue, le frère, le père, l'ami demeurent en vision périphérique, et les dialogues sont complètement déroutants : on jurerait de l'Hemingway qui serait totalement barré. En même temps, ça fait partie du charme réel de ce roman, une sorte d'anachronisme dans un univers très contemporain. Je me suis souvent demandée d'où ça tombait, des dialogues du genre :
"- Bonjour, chéri, dit-elle.
- Hm hm. Je comprends. Comment vas-tu ?
- Je crois que tu vas m'aimer."
??
Et pourtant, impossible de lâcher ces pages, parce qu'on croit en Vaughn. Il est attirant et fatigant, banal et attachant, gonflant et attendrissant. Le rythme est très lent, une grosse longueur vers le milieu, pas mal de répétitions, mais le tout érige un équilibre fragile qui tient debout. Une lecture en demi-teinte, sufisament intéressante pour que j'aille au bout, et que j'aie envie de lire autre chose de Frederick Barthelme, dont l'éditeur nous dit : "Dans la lignée de Raymond Carver, il est considéré comme l'un des précurseurs du minimalisme en littérature."
Ed. Christian Bourgois, 2010, 263 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Damour
"Essaie d'écouter. Quand les gens parlent. Tu comprends alors ce qu'ils disent, tu reviens sur leurs opinions, tu essayes de te figurer ce qui les met en rage, ce qui les inquiète, et tu ajoutes ou tu retranches tout ça du tableau qu'ils t'offrent, et ensuite, peut-être, quelqu'un d'autre t'offre une image différente, et tu la colles à la première, et tu as un nouvel avis de la personne qui t'a donné en premier son opinion, et cela change un peu le tableau, et en fin de compte tu as une assez bonne idée de la personne dont on parle."
08:08 Publié dans Livres : Je n'aime pas | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : après katrina, parcours personnel, se reconstruire |
13.10.2009
Les vies privées de Pippa Lee - Rebecca Miller

Pippa Lee a cinquante ans, c'est une épouse modèle. Elle aime profondément Herb, son mari, de trente ans son aîné, et est terrifiée à l'idée de le voir verser dans le grand âge. Récemment, ils se sont installés dans une sorte de Pappyland, une cité américaine pour les personnes âgées, où la vie est facilitée et l'environnement quelque peu factice. Tout semble aller bien, pourtant Pippa s'aperçoit qu'elle connaît de graves crises de somnambulisme pendant lesquelles elle transgresse sa petite vie bien propre. C'est l'occasion de revenir sur son passé (inattendu et sulfureux) et en quelque sorte une préparation de ce qui l'attend en troisième partie...
Un roman qui fait partie de ceux qui reculent la nuit, qu'on ne lâche pas, sans aucune pensée pour le réveil (du coup, on est tout étonné qu'il soit déjà cette heure là ?!). Pippa est surprenante, on ne sait pas du tout où on va la plupart du temps. J'ai trouvé la plume très neutre et pourtant, ou peut-être justement, des passages semblent sauter hors des pages pour nous cingler avec force. Il y a des morceaux de pure vérité étincelante, une dramaturgie des relations mère-fille, un joug de la culpabilité qui prend plusieurs formes et dont on accueille la libération avec un soulagement partagé.
Pippa le dit à Herb au début de leur relation, elle est connectée physiquement à ce qu'il ressent, dans ses membres et dans ses doigts. C'est un peu ce qui se communique au lecteur; tout comme à un moment elle s'étonne de se lier à une voisine plus âgée qui ne correspond pas à son cercle d'amis habituel (milieu de l'édition) : je ne crois pas que je serais attirée par Pippa Lee dans la *vraie vie*, mais j'ai en quelque sorte communié avec elle dans ce roman (et pas au sens religieux, hein).
A lire !
Edition du Seuil, octobre 2009, 291 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Cécile Déniard
Titre original : The Private Lives of Pippa Lee
Lu également par : Cathulu (étagère des indispensables, rien que ça :)) (grand merci pour le prêt)
Sortie en salle de l'adaptation le 11 novembre
08:10 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : parcours personnel, femme, relations familiales |
14.09.2008
Best Love Rosie - Nuala O'Faolain
C'est ton opinion de toi-même qui rend ta vie grande ou petite.
Rosaleen Barry a été élevée par sa tante, Min. Sa mère est morte peu après l'accouchement, son père alors qu'elle était encore petite, et Min a tenu lieu des deux. Elle n'avait que quinze ans quand elle a déboulé pour prendre Rosie en charge, et n'a jamais bougé de leur petit village irlandais. Bourrue, brusque, peu démonstrative, elle a été facile à reléguer au second plan quand Rosie a commencé à bouger. Car Rosie a un appétit insatiable de découvrir le monde, elle a vécu dans un tas de pays différents. Mais Min est devenue âgée, elle boit, Rosie doit rentrer pour veiller sur elle. Et dans sa cinquantaine, revenue au village, entourée de ceux qu'elle connaît depuis toujours, elle apprend peut-être enfin à s'accepter vraiment...
Ce roman est extrêmement touchant et Rosie devient vite notre meilleure copine. La retrouver à chaque moment libre est une réjouissance en soi, on picore quelques pages et tout le reste devient soudain accessoire : on veut rester avec elle, la regarder se débattre avec ce qui la caractérise peut-être le plus, le regard de l'autre. Surtout quand il est un "il". La grande affaire de la sensualité lorsqu'elle vient se frotter au vieillissement, ce corps qui ne correspond plus au mental et qui modifie absolument tout : Quid de sa place dans l'univers quand les regards ne vous reconnaissent plus comme "possible" ?
Rosie va traverser une sale période quand Min découvre l'Amérique. Ses fondations tremblent sur leurs bases, elle se terre et va chercher au fond d'elle les réponses. Son amour puissant et profond des livres et des mots la caresse toujours, c'est une aide concrète dans chaque moment de sa vie. Mais elle pousse du talon à un moment, bien sûr, c'est une Irlandaise, au fond des tripes, elle est flamboyante, elle est tragique et marrante, elle exsude ce petit truc indéfinissable que très peu de gens possèdent, et qui n'a rien - mais alors rien - à voir avec le physique, l'âge ou le "charisme". Elle existe, tout simplement, elle occupe l'espace partout où elle se trouve, elle est pleine et entière.
"- Et toi, c'est ce que tu veux ?
- Moi ?" J'ai inspecté la cour, avalé une grande gorgée de thé et pris mon inspiration avant de déclarer : "Je veux un amant qui soit quelqu'un de bien, qui tienne à moi et qui m'apprécie, mais qui apprécie aussi Min et Peg et toi et les chiens et les chats, et qui adore l'Irlande; je veux qu'il soit un peu distant, très responsable et fondamentalement détaché pour ne jamais avoir l'impression de le posséder, passionné par ce qu'il fait, mais ouvert à de nouvelles expériences et tellement en phase avec ma façon de voir les choses qu'on papotera jusqu'à tomber de sommeil et qu'on se réveillera en riant et en s'embrassant - voire plus.
- Est-ce que, par le plus grand des hasards, tu lui demanderais aussi d'être beau ? s'est enquise Tess au bout de quelques secondes.
- Oui ! ai-je clamé. Et vigoureusement hétérosexuel tout en restant sensible. Et de n'avoir eu aucune femme avant moi - même pas de mère, maintenant que j'y pense, et bien sûr pas d'enfants.
- Et l'argent ?
- Je ne me soucie pas trop de l'argent.
- Alors tout va bien, a conclu Tess. Tu devrais trouver sans trop de problèmes."
Nous avons été prises de fou rire et nous sommes roulées sur les dalles tandis que Belle quittait la cour, écoeurée."
"Mais n'oublie pas ce qu'a dit Yeats quand on l'a appelé pour lui annoncer qu'il venait de remporter le prix Nobel de littérature.
De MarkC à RosieB
OK, qu'est-ce qu'il a dit ?
De RosieB à MarkC
"Combien ? Combien ?"
...
Un roman vivant et bruissant à chérir de toutes nos forces.
Ed. Sabine Wespieser, Août 2008, 529 p., 26 €
Trad. (Irlande) par Judith Roze
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (36) | Envoyer cette note | Tags : cinquantaine, irlande, parcours personnel |
09.09.2008
Catherine Cusset - Un brillant avenir
Un brillant avenir nous entretient essentiellement de deux femmes, que tout oppose, mais que réunit l'amour d'un homme : Alexandru.
Tour à tour, et en passant de 1941 à 2006, après avoir débuté par 2003 (mais rassurez-vous, on suit très bien !), se succèdent les moments marquants de leur vie.
Elena, d'abord, de Bessarabie en Roumanie, puis en Israël, un petit moment en Italie avant les Etats-Unis, son rêve américain qui est d'offrir à son fils "un brillant avenir", lui ouvrir toutes les portes, un pays libre, de hautes études ("On a toujours besoin d'un doctorat"). Et puis Marie quand elle arrive dans la vie de son fils, Marie la française qui laisse traîner ses kleenex sales, qui dort comme une marmotte, l'intellectuelle, bardée de diplômes.
Ce n'est pas pour autant une systématique opposition entre ces deux femmes, c'est plus simple et subtil que ça.
Helen est une femme brillante (physicienne nucléaire), qui a du se battre toute sa vie, pour tout : épouser Jacob, fuir un pays étriqué et étouffant, douter de sa véritable histoire, offrir à sa famille la sécurité et la liberté. Elle se sent menacée très vite, par tout, de façon sans doute démesurée mais compréhensible. Marie le comprend très bien, d'ailleurs. Mais elle est tellement différente, avec ses racines françaises, son éducation privilégiée et son naturel désarmant, que les rouages grincent assez vite et très fortement...
C'est un roman vraiment très réussi qui cache sous ses dehors lisses plus de profondeur qu'il n'y parait. Par petites touches qu'on devine totalement vécues, Catherine Cusset nous attache de plus en plus fermement à son intrigue. Au départ, on se dit qu'on le dévore parce que c'est bien ficelé, mais que le style est vraiment basique. Et puis on se rend compte que la narration parvient à ne jamais juger personne, à exposer dans leurs failles et une certaine laideur avérée des personnages qui ne sont plus du tout de papier, mais bien debout et vivants devant nos yeux.
Les avis de : Le Bookomaton - Marianne en parle en vidéo sur Filigranes.tv.
Ed. Gallimard, collection Blanche, Août 2008, 369 p., 21 €
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (27) | Envoyer cette note | Tags : roumanie, parcours personnel, belle-mère, usa |
28.08.2008
Eugène Durif - Laisse les hommes pleurer

Léonard est en pleine dépression. Un jour, soudainement et après des années de carrière, son métier de gardien de prison est devenu impossible à continuer, le sens s'est étiolé, il a vu un médecin, il se soigne. Il aimerait bien arrêter tous ces cachets qui l'engourdissent, maintenant. Il a des projets avec Hélène, même si leur couple est improbable, est-il l'addition de deux solitudes, ou une vraie tendresse leur permettra-t-elle d'avancer ensemble ? A la recherche de réponses, Léonard revisite son passé. Placé tout jeune dans une exploitation agricole ("exploitation" est le bon terme) il y avait rencontré Sammy, un Réunionnais de dix ans avec lequel il avait découvert les premiers contacts amicaux. Le retrouver, se rendre en Creuse pour revoir les lieux de leur enfance, débloquera-t-il quelque chose ?...
C'est un roman d'une tristesse insondable, qui fait mal par la justesse de ses propos. A un moment le psychiatre dit à propos de Sammy : "Il y a des fêlures en lui et vous n'y pourrez jamais rien, même avec la meilleure volonté du monde, il faut que vous en soyez conscient." Et conscient, Léonard l'est. Il aimerait justement pouvoir lâcher du lest simplement, être parfois flottant sans ressentir autant les choses. C'est un personnage digne, qui a vraiment essayé, qui a vécu comme il le pouvait avec ce qui lui était donné au départ. Et de voir les choses, les gens et les sentiments lui devenir peu à peu étrangers l'effraye. Il explique posément, nous invite à partager sa détresse et on aimerait pouvoir l'en soulager un peu.
Un roman d'une profonde humanité (4° de couv) à ne pas lire en cas de blues.
Ed. Actes Sud, Août 2008, 139 p., 16 €
L'avis de Laure.
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : parcours personnel, solitude, dépression |
16.07.2008
De toute façon, tout est idiot quand on y regarde de près

Macon déteste voyager. C'est cette particularité même qui a initié son travail, il rédige des guides destinés à approcher au maximum le voyageur du sentiment d'être chez lui. Incongrus, tatillons et incroyablement précis, ces guides du voyageur malgré lui sont à l'image de sa personnalité. Depuis quelques temps, rien ne va plus dans sa vie. Ethan, son fils de 12 ans a été sauvagement assassiné dans un fast-food, et son couple n'y résiste pas, Sarah le quitte. Livré à lui-même, il ne tarde pas à réintégrer la maison familiale, où il retrouve ses frères et sa soeur. Tous célibataires (ou divorcés), ils partagent la même conception étrange de la vie, cernée de rituels et cruellement désenchantée.
Mais voilà que déboule dans cette organisation sans faille Muriel, une dresseuse de chien fantasque, qui forcera tous les barrages de Macon encore une fois malgré lui.
Macon est bizarre, tout autant que l'a été son éducation ou que l'est sa famille. Il se laisse porter par la vie depuis toujours, en totale insécurité il ne cesse de se soumettre immédiatement aux évènements, servile au point de s'auto-persuader que s'adapter est la solution, toujours. Mais sa vraie personnalité affleure, a besoin d'un petit coup de main pour émerger.
Une année s'écoule, emplie de petits et grands évènements, jusqu'à ce qu'il soit amené à faire un choix : reprendre le cours de son ancienne vie, sans Ethan mais avec Sarah, ou s'ouvrir à la fantaisie de Muriel... Connait-on jamais vraiment les gens, même après avoir disséqué la plus intime de leurs pensées pendant des pages et des pages ?...
Depuis quelques temps, je cherche à mettre le doigt sur ce que j'aime particulièrement dans un roman, et si je ne me sens toujours pas en mesure de le définir avec exactitude, j'en pressens les contours, ici réunis : j'aime reconnaître comme absolument vrais des phrases et sentiments épars, j'aime que les relations entre les gens soient au coeur de l'intrigue, les figures malmenées mais attachantes, l'humour et la solidarité.
Ce roman tient de l'excellence, par l'humanité profonde qu'il dégage, par la tendresse et la cruauté dont il est tissé, par le charisme de ses personnages et la place qu'ils prennent dans la vie du lecteur. Comme Julian, j'adorerais être invitée à la table de Rose, me lancer dans leurs parties de cartes aux règles incompréhensibles, donner le sourire au petit Alexander et étreindre Sarah, pour lui dire que ça va aller, malgré tout.
Ed. Stock 1987 et 2008 (& Presses Pocket 1989) 432 p., 20,50 €
Trad. (USA) par Michel Courtois-Fourcy
Titre original : The Accidental Tourist
Merci à Cathulu pour l'envoi !
Une adaptation a été réalisée par Lawrence Kasdan avec William Hurt et Kathleen Turner.
15:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : parcours personnel, humour |
22.04.2006
Toujours le même plaisir

Quai Voltaire, 2005
Il s’agit en fait du second roman de Richard Russo, écrit en 1988, et seulement traduit l’année dernière en France. De fait, on se retrouve immédiatement en terrain familier, dans cette petite ville imaginaire de Mohawk.
Quand Ned Hall nait en 1947, son père revient juste de la guerre après avoir débarqué en Normandie, et a l’impression que la grossesse a duré à peine une semaine. Ce qu’il veut, lui, et de façon permanente et durable, c’est boire, courir les filles et jouer aux courses. Sa femme, constatant qu’il ne se calmera pas, s’en sépare et élève seule le petit Ned.
Seulement quand elle traverse une grave dépression et doit être hospitalisée, Sam Hall héritera d’un fils de 10 ans qu’il a vu une fois.
Mais à Mohawk Sam est une figure, et à sa traine le P’tit Sam va se coltiner la vie selon l’angle de vue très middle-class mais néanmoins hautement réjouissant d’un gamin de l’Amérique des années 60 …
Encore une fois c’est savoureux du début à la fin, Sam est un Sully aussi tête de cochon que charmeur, Ned un mignon petit mou, et on ne peut qu’aimer la galerie de personnages qui leur gravitent autour. Que l’on aille à la pêche aux poissons ou aux balles de golf perdues, que l’on chaparde dans les magasins ou qu’on rencontre le premier Marxiste par instinct, à aucun moment on ne lit, en fait, on est partie prenante de l’aventure, et on a complètement oublié ces histoires de morale, de il faudrait ou ne faudrait pas.
A noter qu’on ne prend pas encore de leçons de conduite ici, par contre on a déjà notre personnage qui collectionne les insolites, les coquilles et bizarreries.
Enfin depuis quelques jours je réponds à toute question par « Eh ben ? », et me demande bien quelle est l’expression exacte traduite ainsi. « so what ? » Si quelqu’un a le livre en VO, j’aimerais vraiment savoir !
« J’ai opiné. Splendide journée en effet.Le premier jour du reste de nos vies, a poursuivi Mme Ward, en s’asseyant sur la troisième chaise. J’ai entendu ça quelque part et ça m’est resté dans la tête. Voilà comment il faut regarder les choses, surtout les vieilles.
- Absolument, ai-je dit.
- Tu vois ? a dit Mme Ward à sa fille. Il n’y a que toi pour jouer les rabat-joie.
- Je ne rabats rien du tout, maman. Je suis réaliste, c’est tout.
- Une affreuse réaliste. Dieu merci monsieur… n’a rien d’un réaliste, sinon il ne mangerait pas avec autant d’appétit.
Nous avons mangé avec beaucoup d’appétit jusqu’à ce que Tria, pour oublier peut-être son affreux réalisme, remarque que les kiwis étaient merveilleusement bons.
- « Absolument » ai-je dit en me jurant de ne plus utiliser cet adverbe pendant au moins une demi-heure. Et en me demandant lesquels de ces fruits étaient des kiwis.
Il s’est ensuivi un long moment pendant lequel nous paraissions nous rendre compte qu’il serait difficile de poursuivre une conversation normale. Nous étions sur une scène et, l’un de nous ayant laissé passer sa réplique, nous ne savions plus à qui revenait la prochaine. Nous avions l’air de songer, que, peut-être, ce brunch était une mauvaise idée dès le départ, et nous puisions dans nos coupes avec un intérêt renouvelé, comme si le kiwi et les fruits de la passion allaient naturellement nous sauver du naufrage.
- Quel bonheur d’être vivant par une si belle journée, a dit Mme Ward.
- Absolument. »
Traduction de Jean-Luc Piningre
471 p.
15:00 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : richard russo, usa, parcours personnel, petites villes |
13.04.2006
Des heures de bonheur
Richard Russo
Photo Hannah / Opale, Juin 2005
Traductions de Jean-Luc Piningre
Me manquent les commentaires pour Un homme presque parfait (1995), dont j’ai malheureusement vu l’adaptation ciné, que j’ai trouvée tellement bonne que toute envie de lire le roman par après m’a quittée. On ne passe pas après Paul Newman, mon imagination reste bloquée dessus… Et son dernier, 4 saisons à Mohawk, que j’ai – enfin – entre les mains, donc ça ne saurait tarder.
Un rôle qui me convient
Quai Voltaire, 1998
William Henry Devereaux a cinquante ans, et est directeur par intérim du département de lettres d'une petite université de Pennsylvanie. Il s'est construit un réseau de solides inimitiés, tout autant qu'il inspire de vives sympathies : il ne sait jamais lui-même ce qui va sortir de sa bouche, ayant élevé l'art de la répartie moqueuse au rang de seul réponse possible. Il charrie tout et tout le monde, et on ne sait jamais si c'est du lard ou du cochon. C'est le genre de personnage hyper attachant qu'on déteste autant qu'on l'aime. Dans un imbroglio de possibilités quant à l'avenir bureaucratique de son université, il décide sur un coup de tête de menacer de tuer une oie par jour tant qu'il n'obtiendra pas son budget pour la rentrée prochaine. Cela sera fortement médiatisé, et ses journées seront extrêmement remplies, entre ses cours, ses parents, sa fille et ses problèmes de santé....
430 pages de pure ironie, qui expriment en même temps aux petits oignons l'atmosphère d'un certain milieu, et ne se dérobent pas quant aux questions existentielles de la cinquantaine. Le plus admirable étant vraiment la vision d'ensemble qui parvient à se dessiner derrière les petits actes de chacun. Pas une ligne n'est à sauter, je suis totalement sous le charme de la plume de Richard Russo. Caustique et bon enfant, je l'imagine ricanant et débordant d'amour... Quoi de mieux ?!...
430 p.
Le déclin de l'empire Whiting 
Quai Voltaire, 2002
Un bonheur de lecture du premier au dernier mot. Richard Russo installe tout tranquillement ses personnages, situe l'action d'une façon magistrale, nous plonge à merveille dans l'ambiance kitch d'une petite ville mourante des Etats-Unis. Et quelle galerie de personnalités hors normes ! Ils sont tous très attachants et complètement faillibles. Ici pas de méchant qu'on déteste, les mauvaises actions ou les faiblesses des uns et des autres trouvent leur pendant dans leur vie que l'on déroule, il est difficile d'en vouloir à quelqu'un quand on comprend ce qui l'a amené là où il en est.
Il est amusant de constater la légère obsession de l'auteur quant aux auto-écoles, dans ses trois premiers livres on retrouve la même histoire de moniteur plus ou moins améliorée…
Richard Russo a beaucoup de points communs avec Russell Banks. Là où il lui manquerait peut-être la finesse de l’analyse, il compense avec bonheur par un sens de la dérision très plaisant.
Je vous conseille très très fortement ce prix Pulitzer 2002, qui va vous emmener pour longtemps à Empire Falls....
522 p.
Le phare de Monhegan et autres nouvelles
Quai Voltaire, 2004
Richard Russo n'est pas un auteur idéal pour les nouvelles, à mon goût. Autant sur un pavé il sait à merveille planter gentiment et progressivement le décor, autant ça fait flop sur une trentaine de pages. Ce n'est pas suffisamment incisif, comme une impression de tourne-autour sans jamais mettre le doigt là où il faudrait. Ma métaphore est totalement foireuse, l'impression que j'ai eu tout au long de ma lecture en fait c'est une mélancolie tristounette, et pas celle qui vous berce l'âme, qui fait gentiment mal, non, celle du dimanche soir à l'heure des génériques TV, qui vous fait sentir médiocre et instable. Et je n'aime pas ces sensations. D'ailleurs même la nouvelle qui deviendra par la suite Un rôle qui me convient, n'a pas le dixième de l'humour du roman. Je ne suis même pas allée au bout de la dernière nouvelle du recueil, pour vous dire ....
267 p
Tiens je tombe sur une interwiew où il parle de Russell Banks :
"RR: We occupy a lot of the same geographic territory.
Not a lot of laughs in Russell Banks’ books. He’s another writer, when I read him his vision seems as every bit as true as mine. I read through his eyes about a place that I know and would see entirely differently left to my own devices. But when I’m reading him I am not left to my own devices..."
15:00 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : richard russo, usa, parcours personnel, petites villes |

