04.09.2008

Richard Russo - Le pont des soupirs

J'ai appris qu'on a beau faire tous les efforts possibles, il nous reste toujours des larmes pour pleurer.

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Richard Russo est reconnaissable entre mille : Outre sa très américaine façon de disséquer chaque particule de pensée de ses personnages, il excelle à dépeindre les perdants magnifiques, les petites villes paumées, avec une tendresse remplie d'humour.

Pourtant, "Le pont des soupirs" se démarque de ses précédents romans, il est délayé jusqu'à l'extrême limite (au risque de perdre par moment l'intérêt du lecteur), il est plus triste, aussi, assurément, et souvent très injuste.

Nous sommes à Thomaston, petite bourgade polluée proche de New York. Louis Charles Lynch en est devenu le maire. Très attaché à sa ville, il y dirige plusieurs petites épiceries, en famille. La soixantaine venue, son épouse Sarah et lui sont sur le point de se rendre à Venise. Mais avant, Lou a entrepris d'écrire sur son enfance. Se mêlent alors ce qui fut et ce qui est, menaçant ce qui sera...

C'est une galerie de portraits généreux, qui a la particularité de faire évoluer l'avis du lecteur sur ses personnages. Tessa, par exemple, la mère de Lou, apparaît de prime abord assez antipathique, avant qu'on n'en vienne à l'admirer puis à franchement la respecter. Loulou, le père, y est dépeint de bout en bout comme une pâte, une crème, un bon gros nounours qu'il est impossible de ne pas aimer; mais protéger les gens devient pourtant fatigant au bout d'un moment... Et notre héros, qui déteste tant qu'on l'appelle Lucy (Lou C.), lui-même, suscite quelque irritation.

La construction est plutôt hachée, passant de l'un à l'autre et des souvenirs au présent, on peut être quelque peu déstabilisé par l'incursion fugace de Bobby au présent alors qu'on est immergé en plein dans son enfance, son ombre plane tellement tout au long du roman qu'on regrette de ne pas avoir son point de vue plus souvent ou longuement. Mais c'est bien Lou notre interlocuteur principal (même s'il cède la place aussi à Sarah de temps en temps), et il faut lui reconnaître une emprise certaine : j'ai souvent posé la main à plat sur le livre refermé, comme pour lui transmettre ma chaleur attentive, les yeux dans le vague, méditant tel ou tel point. Les petites vies remuent l'universel, y a pas à dire.

"Je ne sais plus à quel âge j'ai entendu pour la première fois quelqu'un traiter Big Lou Lynch de "bouffon". J'étais tellement surpris que, sûr de me tromper sur le sens véritable du mot, je suis allé vérifier dans le dictionnaire. J'ai probablement entrevu ce jour-là les obscurs fondements de la méchanceté, et mesuré notre impuissance devant elle. Quoi qu'il en soit, j'ai remarqué que, parfois, les gens paraissent gênés de finalement m'aimer bien, comme s'ils ne comprenaient pas pourquoi. J'ai reçu beaucoup d'amour dans ma vie, peut-être plus que je n'en mérite, mais mon père est la seule personne à m'avoir aimé sans réserve, c'est pourquoi il m'est impossible d'en émettre à son sujet."

 

Ed. Quai Voltaire / La Table Ronde, Sept. 2008, 726 p., 25 €

Trad. (USA) Jean-Luc Piningre

Titre original : Bridge of Sights

 

22.04.2006

Toujours le même plaisir

Richard RussoQuatre saisons à Mohawk

Quai Voltaire, 2005

Il s’agit en fait du second roman de Richard Russo, écrit en 1988, et seulement traduit l’année dernière en France. De fait, on se retrouve immédiatement en terrain familier, dans cette petite ville imaginaire de Mohawk.

Quand Ned Hall nait en 1947, son père revient juste de la guerre après avoir débarqué en Normandie, et a l’impression que la grossesse a duré à peine une semaine. Ce qu’il veut, lui, et de façon permanente et durable, c’est boire, courir les filles et jouer aux courses. Sa femme, constatant qu’il ne se calmera pas, s’en sépare et élève seule le petit Ned.

Seulement quand elle traverse une grave dépression et doit être hospitalisée, Sam Hall héritera d’un fils de 10 ans qu’il a vu une fois.

Mais à Mohawk Sam est une figure, et à sa traine le P’tit Sam va se coltiner la vie selon l’angle de vue très middle-class mais néanmoins hautement réjouissant d’un gamin de l’Amérique des années 60 …

Encore une fois c’est savoureux du début à la fin, Sam est un Sully aussi tête de cochon que charmeur, Ned un mignon petit mou, et on ne peut qu’aimer la galerie de personnages qui leur gravitent autour. Que l’on aille à la pêche aux poissons ou aux balles de golf perdues, que l’on chaparde dans les magasins ou qu’on rencontre le premier Marxiste par instinct, à aucun moment on ne lit, en fait, on est partie prenante de l’aventure, et on a complètement oublié ces histoires de morale, de il faudrait ou ne faudrait pas.

A noter qu’on ne prend pas encore de leçons de conduite ici, par contre on a déjà notre personnage qui collectionne les insolites, les coquilles et bizarreries.

Enfin depuis quelques jours je réponds à toute question par « Eh ben ? », et me demande bien quelle est l’expression exacte traduite ainsi. « so what ? » Si quelqu’un a le livre en VO, j’aimerais vraiment savoir !

« J’ai opiné. Splendide journée en effet.
Le premier jour du reste de nos vies, a poursuivi Mme Ward, en s’asseyant sur la troisième chaise. J’ai entendu ça quelque part et ça m’est resté dans la tête. Voilà comment il faut regarder les choses, surtout les vieilles.
- Absolument, ai-je dit.
- Tu vois ? a dit Mme Ward à sa fille. Il n’y a que toi pour jouer les rabat-joie.
- Je ne rabats rien du tout, maman. Je suis réaliste, c’est tout.
- Une affreuse réaliste. Dieu merci monsieur… n’a rien d’un réaliste, sinon il ne mangerait pas avec autant d’appétit.
Nous avons mangé avec beaucoup d’appétit jusqu’à ce que Tria, pour oublier peut-être son affreux réalisme, remarque que les kiwis étaient merveilleusement bons.
- « Absolument » ai-je dit en me jurant de ne plus utiliser cet adverbe pendant au moins une demi-heure. Et en me demandant lesquels de ces fruits étaient des kiwis.
Il s’est ensuivi un long moment pendant lequel nous paraissions nous rendre compte qu’il serait difficile de poursuivre une conversation normale. Nous étions sur une scène et, l’un de nous ayant laissé passer sa réplique, nous ne savions plus à qui revenait la prochaine. Nous avions l’air de songer, que, peut-être, ce brunch était une mauvaise idée dès le départ, et nous puisions dans nos coupes avec un intérêt renouvelé, comme si le kiwi et les fruits de la passion allaient naturellement nous sauver du naufrage.
- Quel bonheur d’être vivant par une si belle journée, a dit Mme Ward.
- Absolument. »

Traduction de Jean-Luc Piningre
471 p.

13.04.2006

Des heures de bonheur

Richard Russo

Photo Hannah / Opale, Juin 2005
Traductions de Jean-Luc Piningre


Me manquent les commentaires pour Un homme presque parfait (1995), dont j’ai malheureusement vu l’adaptation ciné, que j’ai trouvée tellement bonne que toute envie de lire le roman par après m’a quittée. On ne passe pas après Paul Newman, mon imagination reste bloquée dessus… Et son dernier, 4 saisons à Mohawk, que j’ai – enfin – entre les mains, donc ça ne saurait tarder.


Un rôle qui me convient
Quai Voltaire, 1998

William Henry Devereaux a cinquante ans, et est directeur par intérim du département de lettres d'une petite université de Pennsylvanie. Il s'est construit un réseau de solides inimitiés, tout autant qu'il inspire de vives sympathies : il ne sait jamais lui-même ce qui va sortir de sa bouche, ayant élevé l'art de la répartie moqueuse au rang de seul réponse possible. Il charrie tout et tout le monde, et on ne sait jamais si c'est du lard ou du cochon. C'est le genre de personnage hyper attachant qu'on déteste autant qu'on l'aime. Dans un imbroglio de possibilités quant à l'avenir bureaucratique de son université, il décide sur un coup de tête de menacer de tuer une oie par jour tant qu'il n'obtiendra pas son budget pour la rentrée prochaine. Cela sera fortement médiatisé, et ses journées seront extrêmement remplies, entre ses cours, ses parents, sa fille et ses problèmes de santé....

430 pages de pure ironie, qui expriment en même temps aux petits oignons l'atmosphère d'un certain milieu, et ne se dérobent pas quant aux questions existentielles de la cinquantaine. Le plus admirable étant vraiment la vision d'ensemble qui parvient à se dessiner derrière les petits actes de chacun. Pas une ligne n'est à sauter, je suis totalement sous le charme de la plume de Richard Russo. Caustique et bon enfant, je l'imagine ricanant et débordant d'amour... Quoi de mieux ?!...

430 p.

Le déclin de l'empire Whiting
Quai Voltaire, 2002

Un bonheur de lecture du premier au dernier mot. Richard Russo installe tout tranquillement ses personnages, situe l'action d'une façon magistrale, nous plonge à merveille dans l'ambiance kitch d'une petite  ville mourante des Etats-Unis. Et quelle galerie de personnalités hors normes ! Ils sont tous très attachants et complètement faillibles. Ici pas de méchant qu'on déteste, les mauvaises actions ou les faiblesses des uns et des autres trouvent leur pendant dans leur vie que l'on déroule, il est difficile d'en vouloir à quelqu'un quand on comprend ce qui l'a amené là où il en est.

Il est amusant de constater la légère obsession de l'auteur quant aux auto-écoles, dans ses trois premiers livres on retrouve la même histoire de moniteur plus ou moins améliorée…

Richard Russo a beaucoup de points communs avec Russell Banks. Là où il lui manquerait peut-être la finesse de l’analyse, il compense avec bonheur par un sens de la dérision très plaisant.

Je vous conseille très très fortement ce prix Pulitzer 2002, qui va vous emmener pour longtemps à Empire Falls....

522 p.

Le phare de Monhegan et autres nouvelles
Quai Voltaire, 2004

Richard Russo n'est pas un auteur idéal pour les nouvelles, à mon goût. Autant sur un pavé il sait à merveille planter gentiment et progressivement le décor, autant ça fait flop sur une trentaine de pages. Ce n'est pas suffisamment incisif, comme une impression de tourne-autour sans jamais mettre le doigt là où il faudrait. Ma métaphore est totalement foireuse, l'impression que j'ai eu tout au long de ma lecture en fait c'est une mélancolie tristounette, et pas celle qui vous berce l'âme, qui fait gentiment mal, non, celle du dimanche soir à l'heure des génériques TV, qui vous fait sentir médiocre et instable. Et je n'aime pas ces sensations. D'ailleurs même la nouvelle qui deviendra par la suite Un rôle qui me convient, n'a pas le dixième de l'humour du roman. Je ne suis même pas allée au bout de la dernière nouvelle du recueil, pour vous dire  ....

267 p


Tiens je tombe sur une interwiew où il parle de Russell Banks :

"RR: We occupy a lot of the same geographic territory.
Not a lot of laughs in Russell Banks’ books. He’s another writer, when I read him his vision seems as every bit as true as mine. I read through his eyes about a place that I know and would see entirely differently left to my own devices. But when I’m reading him I am not left to my own devices..."