02.05.2009

De grandes espérances - Charles Dickens

Cela n'aurait pas de sens pour moi de faire un billet qui tenterait de donner envie de lire "De grandes espérances", en en retraçant grossièrement l'histoire, parce que je crois que lire Dickens est une affaire toute personnelle. Je ne suis pas capable d'exprimer le coup de foudre absolu que j'ai ressenti en passant de longues heures dans "La maison d'âpre-vent", mais il y a là quelque chose qui touche au plus intime, et qui aura pris son temps pour s'épanouir parce que je peux vous assurer que l'idée de lire Dickens m'aurait fait grimacer il y a encore quelques temps.

J'admire évidemment la virtuosité (c'est admirable comme tous les personnages s'imbriquent et se rejoignent au final), mais bien au-delà je vis et ressens complètement chaque péripétie, je vibre, je m'exalte, et il me semble que c'est là tout ce que j'ai toujours voulu lire, que la prose de Dickens contient absolument tout ce que j'aime.

Dans ces grandes espérances, je me suis heurtée au problème de ne pas du tout goûter le narrateur; plus j'avançais et plus Pip m'agaçait. Il n'est pas mauvais pourtant, il apprend de ses erreurs et nous démontre brillamment les dangers de ce qui brille pour un esprit non préparé. Mais je ne l'aime pas, et n'ai jamais éprouvé à son endroit une quelconque émotion. Joe, au contraire, m'a séduite d'entrée de jeu (ce n'est pas un hasard si j'aimais aussi Jean Valjean !); c'est un plouc, avec cette dignité inébranlable et sublime dans le ridicule. Les scènes où ses rapports avec Pip sont altérés par le sentiment confus qu'il ressent de la honte (ingrat ! crétin !) que ce dernier éprouve sont d'une finesse incroyable. Il apporte également avec lui beaucoup d'humour :

"Ceci est fort généreux de ta part, Pip, dit-il, et c'est avec reconnaissance que je reçois ton cadeau, bien que je ne l'aie pas plus cherché ici qu'ailleurs. Et maintenant, mon vieux, continua Joe en me faisant passer du chaud au froid instantannément, car il me semblait que cette expression familière s'adressait à Miss Havisham; et maintenant, mon vieux, puissions que nous fassions notre devoir ! Puissions que nous le fassions toi et moi, l'un envers et l'un sur l'autre, et envers ceux qui nous ont offert ce généreux présent... pour être... une satisfaction pour le coeur de ceux... qui... jamais..."

Ici Joe sentit qu'il s'embourbait manifestement dans des difficultés inextricables, mais il reprit triomphalement par ces mots :

"Et moi même plus que tout autre !"

Les dernières pages sont très émouvantes, pas le survol rapide de toutes les années suivantes et la scène finale (dont je me serai bien passée) mais celles encore où Joe assure face à l'adversité. Mes yeux ont piqué, autant à l'idée que j'allais bientôt devoir laisser mes chers personnages de papier que devant l'émotion de ces pages.

Mais Dickens dit lui-même :

"Dieu sait que nous ne devrions jamais avoir honte de nos larmes, car ce sont pluies versées sur l'aveuglante poussière de la terre, qui recouvre nos coeurs endurcis."

Pour mieux appréhender Les grandes espérances, les billets de : Midola, Lilly, Malice, Ekwerkwe, Madame Charlotte, Dominique, Chiffonnette,

 

On peut lire ce roman gratuitement sur le net sur IN LIBRO VERITAS.

 

Sinon dans Le Livre de Poche, 1998, 607 p. (entre autres)

Traduction de Charles Bernard-Derosne revue par Jean-Pierre Naugrette