04.11.2011

Dans ces moments magiques où le plaisir jette ses reflets jusque sur l'avenir, l'âme ne prévoit que du bonheur.

Balzac, La Comédie Humaine, Etudes de moeurs, Scènes de la vie privée

9. Une double famille (1830 - 1842)

 

Pour entamer le deuxième tome de la Pléiade consacré à La Comédie Humaine, ce court texte de 66 pages est la perfection absolue. On y fait tout d'abord la connaissance d'une jeune fille très méritante et de sa mère, dans des pages fabuleuses qui sont une leçon de talent de description; elle rencontre un monsieur; ils s'aiment; les années passent; les voici parents et toujours très heureux. Sans coup férir nous nous attachons alors à la figure masculine, et à la terrible évolution de son mariage premier (des pages complètement épatantes sur le refroidissement d'un couple) (ici en raison d'une bigoterie costaude), avec ce passage effroyable :

"Madame, si votre intention est de me faire dire que je ne vous aime plus, j'aurai l'affreux courage de vous éclairer. Puis-je commander à mon coeur, puis-je effacer en un instant les souvenirs de quinze années de douleur ? Je n'aime plus. Ces paroles enferment un mystère tout aussi profond que celui contenu dans le mot j'aime. L'estime, la considération, les égards s'obtiennent, disparaissent, reviennent; mais quant à l'amour, je me prêcherais mille ans que je ne le ferais pas renaître."

Il y a confrontation entre l'épouse légitime et ce couple qui ne l'est pas, et tout finit extrêmement mal, comme souvent. Mais cette fois, autant dans la construction que dans l'étude de cas proposée ou encore dans les personnages, il y a une justesse qui émeut, et qui donne à voir que tout n'est pas aussi simple que le blanc et le noir. Vraiment intéressant.

Pour la petite histoire, les dernières phrases ont été ajoutées douze ans après le premier jet, et l'enfant adultérin était un sujet qui touchait de près Balzac. Il avait beaucoup souffert de la froideur de sa mère (il était "l'enfant du devoir", et avait un petit frère adultérin, au destin assez tragique), jusqu'à lui écrire en 1849, avec une douloureuse ironie : "Dieu et toi savez bien que tu ne m'as pas étouffé de caresses ni de tendresse depuis que je suis au monde, et tu as bien fait, car si tu m'avais aimé comme tu as aimé Henri, je serais sans doute où il est; et, dans ce sens, tu as été une bonne mère pour moi."

Gloups.