07.04.2010
Le corps de l'autre - Georges-Olivier Châteaureynaud
"... Si, à l'instant de mourir de mort violente, on plongeait son regard avec assez d'intensité dans celui de son meurtrier, il arrivait que celui-ci mourût à votre place dans votre corps, tandis que vous investissiez le sien..."

C'est ce qui arrive à Vertumne, dans sa précautionneuse soixante-dixième année. Il était un critique littéraire installé et acerbe, revenu de tout, le voici dans un corps resplendissant de santé d'une vingtaine d'année. Un évènement aussi improbable a de quoi déboussoler l'âme la plus pragmatique, et pendant pas mal de temps il subit une aboulie assez irritante. Tout en se disant à intervalles réguliers qu'avec un peu d'imagination, que diable, c'est une deuxième vie dont il convient de profiter...
Lire ? Terminé. "Et lire quoi ? Sûrement pas des journaux ou des magazines. Il ne les ouvrait déjà pas sans répugnance quand il y collaborait lui-même chaque semaine. Un roman ? Il avait au moins gagné ça, il n'était plus obligé de lire ses contemporains. Un classique, alors. Depuis longtemps eux seuls le rassuraient. La littérature existait, puisqu'ils étaient lisibles depuis si longtemps, et peut-être pour toujours. Certains étaient difficiles, quelques-uns horriblement barbants, mais l'ennui qu'on y goûtait valait adoubement. Ils étaient oints de l'huile sainte des siècles, quand les modernes n'étaient barbouillés que du suint puant de la mode."
Ecrire ? Il y songe sérieusement pendant un moment. "Et pourquoi, songea-t-il de nouveau, ne pas consacrer la seconde chance qui lui était inexplicablement accordée à écrire comme il en avait eu l'intention à vingt ans ? Parce qu'écrire comme il l'avait fait si longtemps, en écho à des élucubrations d'autrui, revenait à gratter sur le bras du voisin le bouton qui démangeait le vôtre."
Alors il se laisse sombrer dans l'inaction. Fait des rencontres, rumine, mouline, jusqu'au crac final : épilogue vraiment très intéressant qui interroge à un niveau pratiquement philosophique. Si un esprit instruit et cultivé avait une deuxième chance, que ferait-il ? Tout le roman tient dans cette simple question, dont le traitement refuse la facilité de l'action.
Louis Vertumne n'est absolument pas sympathique. Il sature le lecteur, avec ses rabâchages (on le saura, que sa femme de ménage lui faisait des gâteries !), sa misanthropie, ses choix douteux, son inertie. Mais il sait l'associer à ses interrogations légitimes, et le ferrer jusqu'au point final. Le milieu littéraire au sens large est également bien présent tout au long de ce roman, et l'ensemble offre quelques heures coupées du monde chères à mon coeur.
"... en vieux routier il savait que les avanies littéraires ont ceci de doublement cruel, qu'en se révoltant contre elles on ne parvient qu'à perdre deux fois la face."
Ed. Grasset, 2010, 357 p.
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