25.08.2010

Sanctuaires ardents – Katherine Mosby

Premier roman de Katherine Mosby, la lecture enchantée de Sanctuaires ardents m’a forcément donné très envie de lire « Sous le charme de Lilian Dawes », précédemment traduit.

 

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Début 20°, Willard Daniels s’installe à Winsville, en Virginie, dans une propriété dont il a hérité. S’il séduit rapidement la petite bourgade, ce n’est pas du tout le cas de sa toute fraîche épousée, Vienna, New-Yorkaise aussi belle que cultivée. Après quelques années, il s’enfuit, l’abandonnant avec leurs deux enfants, dans une solitude totale. Vienna est une originale, que tous ont tôt fait de cataloguer comme folle…

Mais Vienna n’est absolument pas folle. Imprévisible, indocile, peu au fait de la ségrégation Nord-Sud, et farouchement littéraire, oui. Elle adapte sa vie au quotidien, et malheureusement devra subir de sacrées épreuves…

Ce premier roman possède un charme absolu, ancré dans les portraits surprenants des différents personnages, dans les journées ivres de liberté des enfants, dans le soin du détail des pensées intimes ; sa construction est moins habile, même si c’est surtout une immense frustration que l’on ressent lorsqu’il s’arrête abruptement.

C’est un roman très attachant, qui ressert les liens avec son lecteur de page en page. J’ai complètement craqué pour la déclaration de Gray :

(Du Champagne) « Pour célébrer une déclaration de dépendance. Je considère cette vérité comme allant de soi, que toutes les femmes ne sont pas nées égales, et je me rends, complètement et servilement, à la divine Mme Daniels. Qu’elle ait pitié de mon esprit mais pas de ma chair. »

On souffre plusieurs fois en suivant sur une quinzaine d’années la vie de Winsville, mais on quitte vraiment cette lecture à regrets… Vivement les autres traductions.

 

Ed. Quai Voltaire, 2010, 384 p.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile Arnaud

Titre original : Private Altars

 

04.08.2010

N'attendez pas trop longtemps - Agnès Marietta

Une maison dans le Vexin, dans un petit village très perdu, à vendre, mais attention, à quelqu'un quimarietta.gif doit plaire au propriétaire. Un agent immobilier, deux clientes. Action...

J'ai été charmée par ce premier roman d'Agnès Marietta, pendant les deux premiers tiers. Je le suis beaucoup moins par l'épilogue bien propre et gentil, qui traîne en longueur en ne nous épargnant aucune image pour bonne conduite.

Clara, la client numéro 1, est agaçante dès le départ, il faut lui reconnaître cela. Romancière à caprices et introspection, elle sautille sans arrêts et décortique tout ce qui bouge à coup de pensées définitives. Pourtant c'est elle qui entraîne tout ce petit monde romanesque, et qui nous fait tourner les pages, l'une après l'autre.

"La maison dont il parlait, le fameux "coup de coeur", est à Vaillancourt, petit village paumé, sans grand intérêt, dont il m'a fait faire le tour à pied comme s'il appartenait au patrimoine de l'Unesco. Je l'ai suivi de bonne grâce, j'aime bien les gens passionnés par ce qu'ils font, même quand ça ne m'intéresse qu'à moitié. Je manque, dans mon entourage, de gens passionnés : il y en a surtout qui s'évertuent à paraître plus brillants, plus percutants que les autres, et de tous leurs bons mots, de toutes leurs phrases, il ne reste jamais rien. Il suffit de se retrouver au lit avec un de ces énergumènes aux sourcils froncés pour se rendre compte que, dans le fond, ils savent bien que leurs paroles ne pèsent, ne sentent, ne touchent rien, ce sont juste des commentaires. Eux-mêmes ne sont que des commentateurs, et c'est ça qui leur plaît, qui les rassure, se tenir aussi loin que possible de tout ce qui brûle, tache, souille ou embaume; toutes ces sensations - froid, chaud, lisse, visqueux, râpeux -, ils se les gardent pour leur usage personnel, mais on ne mélange pas, n'est-ce-pas, on ne mélange pas."

Une rencontre entre des êtres insatisfaits, une bonne beuverie au milieu, des tâtonnements, des essais, des chieuses, si, ce roman a quelque chose qui me plaît, malgré ses défauts, et surtout malgré la maison qui représente exactement tout ce qui serait mon enfer personnel.

 

Ed. Anne Carrière 2006 & Pocket 2008, 212 p.

 

Merci Juliette !

 

19.07.2010

La folle équipée de Sashenka Goldberg – Anya Ulinich

« Sasha Goldberg s’aperçoit que malgré ses vœux les plus sincères, une part d’elle-même s’accroche à la vie, et continue d’apprendre, comme ces crétins cancéreux qui s’obstinent à faire leurs devoirs et à rire à la vue d'un clown en dépit des tubes qui leur sortent du nez. »

 

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Elle est comme ça, Sasha, un peu tranchante, elle a une propension à dire tout cru ce qui lui passe par la tête, surtout quand elle s’exprime en anglais, langue qu’elle mettra du temps à maitriser…

Née et élevée à Asbestos 2, ce qui signifie « amiante » en russe, Sasha a toujours été en décalage. Russe mais métisse (et très très foncée), artiste mais sans réel don, grosse et sans véritable grâce. Intelligente, sans doute, encore que sa placidité puisse en faire douter. Mais en manque d’amour, ça, pour sûr.

Ses dix premières années se déroulent dans une normalité toute relative, celle de la Russie des années post-soviétiques, entre une mère ne jurant que par l’intelligentsia et un père très mou. Son père émigre brutalement aux Etats-Unis, seul, et sa mère réagit en niant qu’il ait jamais existé. Perdue, Sasha tombe enceinte à 15 ans, avant d’émigrer aux Etats-Unis elle aussi, seule, par tous les moyens…

Un joli roman racontant ce que j’aime finalement le plus lire, un parcours personnel. Le ton est assez neutre, avec un humour discret, l’héroïne plutôt étrange (on le serait à moins avec ce qu’elle vit et a vécu), mais on est immédiatement ferré et on prend grand plaisir à passer les années avec Mademoiselle Goldberg. J’ai adoré l’épilogue malgré (ou grâce à ?) son côté fleur bleue.

Scindé en quatre parties bien distinctes correspondant à quatre périodes et lieux différents, ce gros roman tient idéalement compagnie pendant les longs trajets, foi de plongeuse es pages.

 

Ed. Belfond, 2008 & 10-18 2010, 473 p.

Traduit de l'américain par Norbert Naigeon

Titre original : Petropolis

 

04.06.2010

Laisse-moi entrer - John Ajvide Lindqvist

Wow.

 

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Premier roman de John Ajvide Lindqvist, il en a également signé l'adaptation au cinéma (Morse), après des années de prestidigitation et de stand-up.

"Laisse-moi entrer" est un roman de vampires, de la bit-lit mais pas du genre mignonne-polie-jolie-urbaine. Il est question de la Suède des années 80, d'alcoolisme, de paumés, d'un petit garçon extrêmement solitaire et malheureux, brutalisé par les autres, d'adultes qui ne savent pas se gérer, et de leur rencontre avec un vampire. C'est violent, gore, âpre et overprenant. Il y a une espèce de beauté qui sourd de la laideur même, un côté page-turner redoutable. Avec une économie d'effets, on se prend tout en pleine figure et dire qu'on y croit serait bien en-dessous de la réalité : on est physiquement au bord de la nausée, des larmes, de l'émotion.

Ce qui se dégage le plus c'est une infinie tristesse, une désolation qui sonne immensément juste, et qui est ryhtmée par de l'angoisse, de la frousse totale, une pincée de tendresse... Pour ceux qui aiment être déstabilisés et qui n'idéalisent pas les vampires...


Ed. Télémaque, 2010, 547 p.

Traduit du suédois par Carine Bruy

Titre original : Lät den rätte komma in

 

Mika a aimé également.

 

"- Nous ne pouvons pas être amis. Juste pour que tu le saches.

Oskar croisa ses bras devant sa poitrine. Il sentait l'étui du couteau sous son blouson sous l'une de ses mains.

- Et pourquoi donc ?

L'un des commissures des lèvres de la fille se releva et dessina une espèce de sourire.

- Est-ce qu'il te faut une raison ? Je te dis simplement les choses telles qu'elles sont. Pour que tu saches.

- Bien, bien.

La fille se retourna et s'éloigna d'Oskar en direction de sa porte.

- Tu crois que je veux qu'on soit amis, alors ? Tu dois vraiment être stupide.

La fille s'arrêta et resta immobile un instant. Puis elle se retourna et revint vers Oskar avant de se planter devant lui. Elle croisa les doigts et laissa ses bras retomber.

- Qu'est-ce que tu as dit ?"

27.05.2010

Le ciel est partout - Jandy Nelson

Comment fait-on face à un deuil ? Il n'y a pas de réponse unique, il n'y a aucune situation identique aux autres, y compris et peut-être surtout pour une même perte.Nelson.jpg Pour Lennie, adolescente, la disparition de sa soeur est tragique. Il lui faut pourtant continuer à vivre...

Sujet grave s'il en est, l'univers de la mort a de tous temps donné lieu à de formidables pulsions de vie. C'est terriblement humain, c'est salvateur, c'est sans doute la seule façon de s'en sortir, et dans ce premier roman Jandy Nelson sait à merveille faire ressentir au lecteur le goût de la vie.

C'est un roman rempli d'humour (entre mille choses, la voiture de la copine nommée "Ennui", que Lennie se croit poney de compagnie, la fantaisie de l'oncle et de la grand-mère...) qui exprime avec une grande justesse la période adolescente : les tics de langage, l'exaltation, les délires, l'exagération, le côté immensément égoïste aussitôt claqué par une bien trop grande sensibilité... La traduction est très réussie, tant on croirait entendre les ados qu'on peut côtoyer soi-même.

Lennie, dans un amalgame brumeux, doit encaisser la vie sans Bailey, gérer son chagrin, celui de ses proches, accepter la déficience de sa mère en cessant de l'idéaliser, se mettre au clair avec son talent de musicienne, et tomber amoureuse. Ca ferait beaucoup pour n'importe qui, et on est prêt à beaucoup lui pardonner. En tout cas, je le suis. Et j'ai beaucoup aimé sa propension à écrire des petits poèmes et morceaux de vie semés au vent.

Conseillé sans réserves !

 

Ed. Gallimard Jeunesse, collection Scripto, 2010, 330 p.

Traduit de l'américain par Nathalie Peronny

Titre original : The Sky is everywhere

 

D'autres avis que j'aime bien : Amanda (merci !), Lily, Fashion.

19.05.2010

Nage libre - Nicola Keegan

"Certaines personnes vous accordent une chance, une seule, après quoi elles vous rayent de leur existence."

 

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Il y a des moments de grâce dans la vie. On ouvre un roman, et on tombe amoureuse. D'une héroïne, d'une façon de penser, d'une énergie, d'un humour, on verse quelques larmes, on s'ouvre et on est transporté.

"Lors du carême j'ai tiré un trait sur toutes sortes de chocolat possibles et imaginables, sauf le malté, je suis allée me coucher sans me plaindre, je me suis tenue à carreau à l'église et j'ai écouté avec attention soeur Séraphine nous expliquer que la convoitise combinée à la frustration nous enseigne une leçon capitale sur le sort de l'homme et par l'homme elle entendait l'humanité en général, y compris nous; Lilly lui a posé la question, histoire de s'en assurer. Moi, je m'étais mis en tête que me priver de chocolat compenserait ma convoitise et révèlerait à la terre entière que j'étais un prix d'excellence, qu'au bout du compte mes efforts seraient récompensés.

Faux."

Philomena Grace (ou Mena, mais pas Pip, elle n'aime pas) se raconte, depuis ses quelques mois. Bébé difficile, c'est dans l'eau qu'elle se calme. Nantie d'une famille compliquée, elle connaîtra des revers très cruels et la gloire la plus haute, et il lui faudra apprendre, un jour, à vivre avec et sans tout ça.

C'est un roman touffu et bruissant, fantastiquement drôle et émouvant. Philoména est attachante au-delà des mots avec son mètre quatre-vingt-dix, ses soixante-deux kilos et son addiction aux Maltesers (enfin, jusqu'à...).

Entre mille autres choses, on se délecte de :

Sa façon de classer les gens (et ses explications) qui interviennent auprès de sa mère après le deuxième drame : les catholiques consolantes, les catholiques martyres, les bilieuses.

Ses explosions erratiques de joie absolue, souvent, comme il se doit, déclenchées par de précaires détails.

La Championne, aussi, parce que nager fait partie d'elle, elle est une nageuse avant tout et malgré tout, et elle sait parler de cet univers à merveille, on y est, on le vit.

Sa façon d'être totalement excessive et d'une sentimentalité révérencieuse (mais intérieure, toujours intérieure !) : "... Je dois lutter contre le besoin irrépréssible de m'incliner ou de m'agenouiller quand le Mankowitz prend la parole. Il me regarde, et je dois me faire violence pour ne pas me mettre à genoux ou ébaucher le signe de la croix. ... "Je résiste à une envie folle de me jeter à terre et de baver de soulagement."

Sa façon d'user de psychologie inversée : "La Berlinoise brandit son poing et proclame : Je vais démolir tout le monde, en dansant comme un gyrophare. Des amandes plaquées à l'intérieur de ma joue, j'use de la psychologie inversée, j'articule lentement, afin qu'elle n'en perde pas une miette : Oui, c'est ce que je crois aussi, ce qui la désarçonne, lui cloue le bec."

Sa façon de penser, toujours, toujours ! : "La vie m'a déjà fait connaître plusieurs de ses plus fameux jalons : fille, femme, vierge, championne olympique, recordwoman, étudiante, propriétaire d'une Jeep neuve, croqueuse d'hommes. Mais aucun évènement extérieur assez frappant pour provoquer un chamboulement intérieur. Je suis restée la même : grande, contrariée, en manque d'amour, et solitaire d'une manière qui reste inexpliquée malgré toutes mes tentatives d'y voir plus clair."

Sa façon de traverser sa phase connasse (ses propres termes).

Sa façon de décrire l'attirance physique (... "il s'engouffre dans les vestiaires et l'air qui m'entoure ne pétille plus.")

Sa façon de dialoguer avec les yeux (et de sous-titrer pour le lecteur) alors que les bouches disent tout autre chose.

Elle, quoi, elle toute crue ou confite, pleine et entière, et ses soeurs, et son père, et sa mère, et sa copine Lilly, et sa carrière, et la vie. Je suis tombée profondément amoureuse et c'est un roman qui entre dans mon panthéon, un Prince des marées qui sera relu à l'infini, un roman qui me parle à moi dans ce que j'ai de plus intime, et notre conversation ne fait que commencer.

Nicola Keegan, bravo et merci.


Ed. de l'olivier, 2010, 425 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik

Titre original : Swimming

16.05.2010

Quand l'empereur était un dieu - Julie Otsuka

"Sa mère disait qu'il vous vieillissait. Le soleil. Oui, elle affirmait qu'il accélérait le vieillissement. Chaque soir, avant d'aller se coucher, elle s'enduisait la figure de crème. Elle la rationnait comme si c'était du beurre. Ou encore du sucre. C'était de la Pond's, dont elle avait acheté un gros pot à la pharmacie la veille de leur départ de Berkeley.

- Il faut la faire durer, disait-elle - mais elle l'avait déjà presque terminée. J'aurais dû prévoir et en prendre deux.

- Ou peut-être trois, renchérit son fils.

Elle se tenait devant le miroir et suivait du doigt les rides qui lui sillonnaient le front et le cou.

- Est-ce la lumière, ou est-ce que j'ai des poches sous les yeux ? demanda-t-elle.

Elle indiqua un petit pli sur le côté de sa bouche.

- Tu vois ça ?

Il fit oui de la tête.

- Eh bien c'est nouveau. Ton père ne me reconnaîtra pas.

- Je lui dirai qui tu es.

- Explique-lui que...

Puis sa voix s'éteignit et elle se retrouva quelque part, loin d'ici, tandis qu'au-dehors, un vent chaud et sec qui soufflait du sud s'en venait balayer les hautes plaines désertiques."

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Les Etats-Unis et le Japon sont en guerre. On est venu chercher le père un matin, il est parti en pyjama et en pantoufles. Bientôt c'est l'ordre d'évacuation pour la mère et les deux enfants, une grande fille de dix ans et un petit garçon de sept ans. Un jour, ils se retrouveront, mais rien ne sera plus pareil...

Un court roman qui a la force des pavés. Par la grâce d'une écriture désincarnée et factuelle, on se met dans la peau d'une famille japonaise et dans une dignité que rien n'obstrue on survit. Tout quitter, vivre en camp, ne rien savoir de ce que vit son mari/père, grandir, se construire dans ces conditions. Puis un jour revenir, et affronter. Ou pas.

Admirable.


Ed. Phébus, 2004 & 10-18, 2008, 152 p.

Traduit de l'américain par Bruno Boudard

Titre original : When the Emperor Was Divine

 

02.05.2010

Planning familial - Karan Mahajan

"Elle avait quarante ans - la quarantaine qui inspire aux gens ce genre de commentaire : "Vous faites jeune pour vos soixante ans.""

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Normal (ou tout au moins compréhensible) que Sangita ne fasse pas très jeune; déjà elle a toujours été laide, et treize enfants (le quatorzième en route) ça vous use une femme. Pas le même nombre de grossesses, ceci dit, par le fait de jumeaux et le premier-né était déjà conçu. Elle a épousé M. Ahuja alors qu'il était veuf et déjà père du jeune Arjun. L'heureux (c'est à voir) chef de famille est ministre, ce qui a une signification toute particulière à Delhi de nos jours. Il a souvent menacé son épouse de révéler à Arjun la vérité sur leur mariage (original dans son genre), et décide soudain de le faire vraiment.

Arjun a seize ans, il est agité par des sentiments divers et confus, parmi lesquels un coup de coeur pour une fille folle de Bryan Adams. Il lui fait croire qu'il chante lui-même dans un groupe de rock et tombe des nues quand il se renseigne sur le net sur ce chanteur ("Racistes ! Anti-canadiens ! [...] Le vrai problème c'est que Bryan Adams manque de tranchant. Il est même trop cucul pour être un plaisir coupable. Cette phrase l'acheva une fois pour toutes."). Il n'a aucun besoin d'apprendre que sa mère n'est pas sa mère précisément maintenant, alors qu'il se sent déjà rejeté parce qu'elle sollicite moins son aide pour les bébés.

A la maison, c'est le 11 septembre tous les jours, a-t-elle coutume de déclarer, et en effet le quotidien est plutôt coloré.

Alors comment va-t-il réagir ? C'est ce qu'on finit par apprendre, au milieu de nombreuses péripéties toutes plus délicieuses les unes que les autres...

"Techniquement, c'est votre demi-frère.

- C'est quoi, techniquement ? demanda Sahil.

- Par un traité secret, lui explique Rita. Techniquement, la Grande-Bretagne dirigeait l'Inde. Ce genre de trucs.

- Mais non, idiote, l'interrompit Tanya. Ça veut dire légalement."

Un roman alerte et très amusant, qui nous offre une vision mordante de l'Inde contemporaine. Le style est vif et la famille Ahuja captivante, les passages politiques satiriques, se lit d'une traite en pouffant à qui mieux-mieux.

 

Ed. Philippe Picquier, 2010, 269 p.

Traduit de l'anglais (Inde) par Julie Sibony

Titre original : Family Planning

 

22.04.2010

Confessions of a Jane Austen Addict - Laurie Viera Rigler

"Why is my stomach doing flip-flops ?"

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Courtney Stone se réveille un matin dans un corps, un pays et une époque qui ne sont pas les siens. C'est un rêve, se dit-elle, de cette sorte dont on lui a parlé, les hyper réalistes, en état de semi-conscience. Elle va donc pouvoir interagir directement à l'intérieur de ce rêve et modifier les choses déplaisantes. Mais non. Rien à faire. Matin après matin, elle se rend à l'évidence : aussi impossible que cela puisse paraître, elle est bien dans cette réalité différente...

Le corps qu'elle "occupe" est celui d'une certaine Jane Mansfield, à l'époque de Jane Austen, son idole. Physiquement très différente, elle entrevoit par flash les souvenirs de la vraie Jane M., et a une connaissance instinctive des gestes auxquels ce corps était habitué : coudre, danser, aucun problème. L'ennui, c'est que les souvenirs de Courtney ne se sont pas effacés du tout, et qu'être une jeune américaine de Los Angeles dans l'Angleterre du début 19° occassionne quelques menus frottements...

Par exemple le maquillage ("I pinch my cheeks and bite my lips, a poor substitute for the arsenal of paints and powders I'm used to having atmy disposal."), et ce n'est pas un détail pour une donzelle dont la version du cauchemar classique d'être nue au milieu d'une foule est de n'être pas maquillée en présence de bombes sophistiquées !

Ce roman est un petit régal pour glousser tranquillement. Bien sûr, il y a quelques abus de frissons et tremblements divers et répétés (sans parler des divers mouvements de son estomac), et notre héroïne a de constantes "illuminations" que le lecteur a déjà vues venir des pages auparavant. Mais l'aventure est passionnante, l'humour omni-présent, et le suspens se niche dans des endroits inattendus : à un moment, par hasard, on rencontre Jane Austen, et notre coeur bat aussi fort que celui de l'héroïne ! On est suspendu aux mots, on attend terriblement de cette rencontre. Certainement pas autant que Courtney, qui a lu et relu d'innombrables fois les six romans de Jane Austen (jusqu'à prendre des jours de maladie pour le faire tranquillement) ("my entrée to Austen was via Colin Firth prancing around in tight pants for the BBC" ==> Hiiiiiii).

Et puis elle est franchement rigolote, notre Courtney-qui-devient-de-plus-en-plus-Jane au fil des pages. Elle chavire à sa première vraie demande en mariage, elle qui "dans la vraie vie" avait eu droit à des drunken mumblings of "Okay, you win - let's get married". Elle est sidérée par la puanteur des gens, et manque de mourir étouffée de rire lorsqu'elle assiste à sa première messe : tout le monde pète tranquillement : "No wonder Mary Crawford was so horrified that Edmund Bertram was going to become a clergyman. I am appreciating Mansfield Park more every moment. "

Il y a une vraie réflexion sous-jacente sur la place des femmes à cette époque, sur leur possibilités d'avenir très limitées. Courtney finit par réellement comprendre le carcan mais aussi l'importance des règles sociales. Moments de gravité complètement éludés par l'épilogue rose bonbon, qui passe comme une fleur, tant on est imprégné de tout le reste.

Laurie Viera Rigler, dont c'est le premier roman, est membre de la Jane Austen Society of North America de longue date. Elle sait à merveille communiquer son amour de notre Dame adorée.

"I cannot imagine a world in which one can read Jane Austen only once."

 

Ed. Bloomsburry, 2010 (pour l'édition paperback), 288 p. VO.

 

Merci Fashion !

 

Karine n'a pas aimé (en fait, selon ma lecture, il y a un seul truc qui ne trouve pas sa réponse, ou du moins je ne l'ai pas vue, c'est que la Jane M. d'avant Courtney parle de certaines choses dans l'avenir à James, et pourquoi, comment en a-t-elle connaissance, mystère...) (de plus, c'est drôle parce que la façon dont s'exprime Courtney m'a souvent fait penser à toi !! :))

18.04.2010

L'extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet - Reif Larsen

"Qu'arrive-t-il au respect des enfants ? S'évapore-t-il, ou suit-il la première loi de la thermodynamique et ne peut-il donc être ni créé ni détruit, seulement transféré ?"

 

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Tecumseh Sansonnet Spivet a 12 ans et vit dans le Montana, entre un père rancher, une mère entomologiste dont la spécialité est de faire brûler les grille-pains, et une grande soeur qui hait l'originalité de sa famille (tous cinglés, pense-t-elle). C'est un enfant prodige, qui cartographie tout (jusqu'aux bruits d'un train de marchandises perçu comme un sandwich sonore, par exemple), tout le temps :"Quelque chose, dans le fait de mesurer la distance entre l'ici et l'ailleurs, dissipait le mystère de ce qui se trouvait entre les deux".

La disparition du petit frère, Layton, entraîne TS à partir accepter un prestigieux prix scientifique à Washington. Il entreprend seul un voyage à travers les Etats-Unis...

D'abord, l'objet est merveilleux. Grand et beau livre, papier épais et coloré, illustrations et annotations à toutes les pages, c'est un plaisir tactile et visuel. Ensuite, TS fait très vite la conquête du lecteur. Il ne se départ jamais d'une franche candeur qui le rend très attachant. A ses côtés, on comprend bien mieux que lui les sentiments divers qui l'agitent, la culpabilité, la solitude, l'impression de ne pas avoir sa place, le besoin désespéré de parler. Il y a beaucoup d'humour un peu partout, et une impression un peu floue, la façon dont il interprète les évènements est souvent fantaisiste, comme s'il filtrait ce qui arrive et en restituait uniquement ce qu'il en comprend.

A moins que les évènements soient eux-mêmes du domaine de l'étrange, je ne sais pas, je ne me prononce pas sur ce point. Je me suis complètement laissée porter par les chapitres, un par un, retardant l'échéance de l'épilogue que je redoutais de voir arriver. Je trouve que ce qui est très fort dans ce roman, c'est de conserver en permanence l'angle de l'enfant en TS, dont le cerveau bouillonne continuellement (et il le démontre dans tous les à-côtés) mais qui veut au fond ce que veulent tous les enfants : savoir que sa famille l'aime et qu'il y a sa place.

Aucune longueur, aucun passage en-dessous, on sautille d'un sujet à l'autre avec bonheur en poursuivant sans relâche le même fil conducteur. On irait bien plus loin encore en compagnie d'un héros tel que celui-là. Il y a une part de magie dans tout ça, une espièglerie tacite nimbée de merveilleux.

En fait, au départ on tâtonne un peu, on se demande comment on va lire tout ça avec ces flèches appelant à lire ailleurs en permanence, mais très vite, la voix de TS se fait entendre, et tout coule tout seul, le lecteur n'a aucun effort à faire, le roman dans le roman s'insère avec évidence, les annexes prennent place au moment précis où elles sont susceptibles d'aider, c'est juste limpide.

Excellent.

 

NiL éditions, 2010, 375 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Hannah Pascal

Titre original : The selected Works of T.S. Spivet

 

Adoré également par : (très beaux billets)  Yvain et Chiffonnette

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