21.10.2011
Serait-elle légère ? Elle a pris part à mon deuil, et moi je n'épouse pas sa joie.
Balzac, La Comédie Humaine, Etudes de moeurs, Scènes de la vie privée
7. Albert Savarus (1842)
"Tu me demandes comment va la santé ? mais bien mieux qu'à Paris. Quoique je travaille énormément, la tranquilité des milieux a de l'influence sur l'âme. Ce qui fatigue et vieillit, chère ange, c'est ces angoisses de vanité trompée, ces irritations perpétuelles de la vie parisienne, ces luttes d'ambition rivale. Le calme est balsamique. Si tu savais quel plaisir me fait ta lettre, cette bonne longue lettre où tu me dis si bien les moindres accidents de ta vie. Non ! vous ne saurez jamais, vous autres femmes, à quel point un véritable amant est intéressé par ces riens. L'échantillon de ta nouvelle robe m'a fait un énorme plaisir à voir ! Est-ce donc une chose indifférente que de savoir ta mise ? Si ton front sublime se raye ? Si nos auteurs te distrayent ? Si les chants de Canalis t'exaltent ? Je lis les livres que tu lis. Il n'y a pas jusqu'à ta promenade sur le lac qui ne m'ait attendri. Ta lettre est belle, suave comme ton âme ! Ô fleur céleste et constamment adorée ! aurais-je pu vivre sans ces chères lettres qui depuis onze ans m'ont soutenu dans ma voie difficile comme une clarté, comme un parfum, comme un chant régulier, comme une nourriture divine, comme tout ce qui console et charme la vie ! Ne manque pas ! Si tu savais quelle est mon angoisse la veille du jour où je les reçois, et ce qu'un retard d'un jour me cause de douleur ! Est-elle malade ? est-ce lui ? Je suis entre l'enfer et le paradis, je deviens fou !"
"Bien plus qu'une oeuvre autobioraphique, Albert Savarus est une oeuvre égocentrique" nous dit Anne-Marie Meininger en introduction, et je la trouve globalement bien sévère; car si, à n'en pas douter, Balzac s'y dépeint avec une grande indulgence et se sert de sa correspondance privée (et de son histoire) avec Mme Hanska, il fait également passer la passion (sous plusieurs formes), et réserve un sort funeste à tous ses protagonistes.
C'est l'histoire d'un jeune homme qui tombe fou amoureux d'une princesse italienne. Cette dernière lui dit franco, écoute je suis mariée, mais mon mari est vieux, soit patient et en attendant adore-moi de manière totale et absolue, tandis que je ne puis t'offrir que de la tendresse. Notre Albert, sans coup férir, trouve ça génial et se dit tiens, en attendant, je vais faire fortune et m'élever dans la société pour être digne d'elle le temps venu. Mais il a la poisse, et tout ce qu'il entreprend capote. Alors il s'installe à Besançon (le trou du cul du monde à cette époque) et travaille à son succès (avec une patience d'enfer, onze ans de correspondance enflammée, trois ans qu'il ne l'a pas seulement aperçue, moi je dis chapeau). Seulement une petite donzelle de dix-neuf ans s'éprend de lui, et va ruiner tous ses espoirs : en intriguant de toutes les manières scélérates possibles, elle fait le malheur de tous, y compris le sien. Moralité, on ne force pas l'amour, et méfions-nous des jeunes filles de bonne famille qui cachent des réserves de méchanceté infinies.
Pas super gai et ça finit vraiment mal.
("Le calme est balsamique", j'adore cette phrase !)
Un billet super détaillé.