08.05.2011

Si on commence à se prendre pour ce qu'on n'est pas, on est mort. Et je préfère rester vivant.

"J'ai un petit quelque chose à transmettre, au même titre que Doisneau avait un petit quelque chose à transmettre, une forme de bienveillance émotionnelle, une envie de rendre le monde meilleur : c'est un peu creux dit comme ça, mais je sais que j'ai ça en moi, et la possibilité de l'exprimer. Je ne suis pas non plus un cinéaste qui fait juste son métier : j'ai toujours essayé de ne pas me contenter de réaliser un film seulement parce que je savais le faire. J'ai cherché une manière, un ton qui me ressemble. Mais je n'ai pas d'univers avec un "u" majuscule."

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Patrice Leconte a réalisé 26 films à ce jour, j'en ai vu 20, la plupart du temps sans même savoir qu'il était derrière la caméra, sans y aller pour lui, disons. J'ai aimé beaucoup de choses, pas adhéré à d'autres, mais l'entendre parler, lui, est toujours un plaisir, tant l'homme est intéressant : un humour établi, une délicatesse, de la profondeur, et une vraie lucidité qui lui fait honneur; pas son genre de se gargariser.

Dans ces entretiens avec Hubert Prolongeau, on décline sa filmographie avec remise en contexte de chaque tournage, et les anecdotes fusent.

Premier film, 1975, Les vécés étaient fermés de l'intérieur (scénario Patrice Leconte et Marcel Gotlib) :

"... En grande partie à cause de Jean Rochefort. Il a été très vite assez odieux, et m'a complètement déstabilisé. On s'était rencontrés avant, une rencontre plutôt sympathique, mais sur le tournage il a été terrible. Il me prenait pour un incapable,  haussait les épaules chaque fois que je disais quelque chose. Incapable, je ne l'étais pas, je le maintiens. Les Vécés, malgré leurs très nombreux défauts, sont mieux mis en scène que beaucoup de films qui sortent aujourd'hui, et même que Les Bronzés, qui l'ont suivi. Ca a plus de style. Mais je ne l'ai pensé qu'en terme de mise en scène, et j'ai découvert sur le plateau la réalité humaine d'un tournage, que je n'avais pas pris en compte. Là, j'ai fait énormément d'erreurs, et j'ai sûrement été très nul dans mes rapports avec les acteurs. J'étais très branché travellings, technique, caméra, tout ça. Mettre en scène, découper, ça me plaisait énormément. Mais les acteurs, je ne savais pas trop quoi leur dire, et ce que je leur disais était sans doute maladroit ou agaçant. Rochefort montrait tellement d'impatience que je n'osais plus lui adresser la parole. C'était une épreuve de lui demander ceci ou cela. Un jour où je lui avais simplement indiqué ce qu'il devait faire (aller à la porte de la cellule), il m'avait dit : "Patrice, ne me parle plus jamais, je suis anéanti d'avoir signé ce film." J'en ai encore des frissons."

Les choses se sont arrangées entre eux par la suite, et ils ont pris plaisir à retourner ensemble. Mais quelque chose en même temps est toujours resté de travers suite à cette première expérience, et tout au long des pages on peut ressentir une certaine rancune, qui ne pardonne finalement pas grand chose.

C'est aussi quelque chose que j'ai apprécié dans ces pages, Patrice Leconte dit les choses comme elles sont, peu adepte de la phrase enrobée ou du silence poli. Il n'aime pas tout le monde, il a ses défauts, il est humain et ne s'en excuse pas. Ainsi quand une actrice refuse un second rôle : "Je ne veux pas faire une apparition, tu ne m'en veux pas ? M'a-t-elle dit. Je lui ai juré que non, mais je lui en voulais un peu."

"C'est la moindre des choses que de tomber amoureux des actrices, des acteurs avec lesquels on tourne. Mais il n'y a jamais eu d'amalgame entre le film et la vie." Patrice Leconte est un grand (grand !) sentimental, d'une manière que je comprends parfaitement. Il développe cet aspect plusieurs fois, et on sent qu'il y a beaucoup réfléchi. Il a aussi fait son lot de nazeries (dans ses films et dans ses actes), dont il parvient à rire aujourd'hui :

"Je me sens plus proche de Truffaut que de Godard. Mais j'aimerais bien être les trois à la fois : Truffaut, Godard, et Chabrol pour le côté goguenard. Chabrol était un je-m'en-foutiste affiché comme j'en connais peu. Son dernier film, Bellamy, n'est ni fait ni à faire. Mais il était par ailleurs très sympathique, et il a tourné beaucoup de très bons films. Quand il a fait Dr Popaul, qui est sans doute un de ses plus mauvais, j'étais alors étudiant en cinéma, je m'étais procuré son adresse je ne sais plus comment, et je lui avait écrit ceci : "Monsieur, si les frères Lumière avaient su que vous tourneriez Dr Popaul, ils n'auraient jamais inventé le cinématrographe." Il m'a répondu : "Si Montblanc avait su que vous m'écririez un mot aussi violent, il n'aurait jamais inventé le stylo.""

Last but not least, il aime le Champagne, et il cite Roederer plusieurs fois : cet homme est parfait :)

 

Patrice Leconte - J'arrête le cinéma

Entretiens avec Hubert Prolongeau

Calmann-Levy, 2011, 310 pages

 

Ils en parlent aussi : Jean-Jacques, Fanny, ...

10.02.2011

Le diable danse à Bleeding Heart Square - Andrew Taylor

Londres, 1934. Une petite pension de famille. Un endroit chargé de légende. Des habitants tous plus bizarres les uns que les autres. Des bribes d'un journal intime de 1930. La montée du fascisme en Angleterre, le sens des convenances, la boue de la campagne anglaise, du foie aux oignons et beaucoup de whisky.

Tout ceci semble partir un peu dans tous les sens, mais rapidement tout prend sens et plus on apprend à connaître les personnages plus on s'y attache terriblement.

La figure centrale est celle de Lydia Langstone, courageuse femme bafouée qui repart de zéro. Quitter son mari n'est certainement pas chose facile en 1934, quoi qu'il ait pu faire. Se passer de domestiques, vivre avec un père qu'elle n'a jamais connu et devoir travailler sans aucune qualification non plus. Les choses ne sont guère plus faciles pour Rory Wentwood, fraîchement revenu des Indes, qui voit sa fiancée reprendre sa parole et qui peine à trouver un emploi. Tous deux vont se trouver partie prenante d'une sorte d'enquête sur la disparition de Miss Penhow...

Un gros roman douillet et terriblement britannique qu'il est extrêmement plaisant de lire en buvant un thé pelotonné sur un sofa. On reconnaît çà et là des petits clins d'oeil au patrimoine anglais (Miss Penhow aurait soi-disant quelque chose d'Anne Elliot, par exemple, dans sa disparition). La révélation finale est devinable quand on cherche bien au fur et à mesure de la lecture, mais plus que l'intrigue proprement dite c'est vraiment l'atmosphère qui est délectable tout au long de ces 481 pages.

 

faut le faire,pour me donner envie,d'aller marcher dans la bouillasse,quand même

 

Un vrai et puissant plaisir.

 

Le Cherche-Midi, 2011

Traduit de l'anglais par Danièle Mazingarbe

Titre original : Bleeding Heart Square (2008)

 

27.09.2010

Angel - After the Fall

Moi, j'aime pas les comics. Je trouve qu'il demandent une forme d'intelligence que je ne possède pas, que les intrigues progressent d'une façon bizarre, que les images sont sombres, que le papier est cheap. Alors apparut Joss Whedon (et son incarnation française), et l'horizon s'éclaira, les trompettes sonnèrent et on entendit même des couinements égarés mais néanmoins joyeux.

After the Fall est la 6° saison d'Angel, mais en comic books. Chaque volume est beau, lourd, cartonné, pages glacées, couleurs pimpantes. En fin de volume, des bonus géniaux, des images superbes, le script originel (très utile pour bien appréhender les subtilités), les notes des scénaristes. Tout est détaillé, tout est clair, je comprends tout, alleluia (les épisodes précédents sont à chaque fois résumés à la perfection aussi, faut dire :)).

C'est signé Whedon - Lynch - Urku, IDW Publishing, 2008, VO.

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Volume 1 : Nous sommes quelques mois plus tard, et chacun s'est forgé de nouvelles marques. Avec Joss Whedon, la mort n'est pas une issue et il y a mille manières d'en revenir...

3 choses marquantes : la nouvelle condition d'Angel, Spike (j'ai couiné comme une malade au chapitre 2, à cet exact moment : " I led them bravely. "Bravely" doesn't begin to cover it. I was... What's the word they used ? I was PERFECT." (oh yes you were, you are and will ever be, hiiiiiiiiiiiii !)), et la dernière image.

J'ai conscience que tout ceci est par trop sibyllin, mais comme je ne veux absolument rien révéler, seuls ceux qui ont déjà lu la série comprendront. Les autres peuvent lire ce billet, mais il en dit beaucoup.

 

J'ai lu "Spike - After The Fall" juste après, erreur, il s'intercale entre la fin de la série TV et le premierspike_atf_.jpg volume d'Angel-ATF, et nous raconte ce qui est arrivé à Illyria et Spike. Pas très grave en même temps, rien de fondamental ni de vraiment marquant, rien qui ne soit réellement utile pour la compréhension future. Par contre, un réel plaisir des yeux (Spike est beau même en dessin), mais je ne trouve pas Fred très ressemblante, au contraire d'Illyria.

 

atf2.jpgLe volume 2 débute de manière fort drôle par un Groosablog, qui dit notamment ceci : "As for recapping ? Of course ! I shall recap in such a way that you believe this story has never been told UNTIL the recap. The recap shall replace actual events, and actual events shall now be known as "foreshadowing the recap"." Puis il nous donne à voir la première nuit juste après la fin de la série télévisée, pour moult personnages. Je ne suis pas très fan des interruptions dans l'action comme celle-ci, surtout placées en volume 2. De longues explications en notes finales sur le pourquoi du comment, mais n'empêche.

 

Le volume 3 nous replonge dans l'action, et quelle action ! Cette 6° saison est sans conteste la meilleure, résumée en un dialogue : 

"- Isn't it exciting ? Everyone' coming back.atf3.jpg

- It would appear so. Only problem is... Nobody's coming back right."

En bonus, le journal intime de tournage de Georges (hilarant) et les réponses aux internautes de Brian Lynch, passionnantes et fort drôles. On ne peut littéralement pas lâcher un volume de cette saison, et il y en a pour des heures de lecture, je me régale d'une force... Et les Spikettes. Tellement méritées...

(Tiens, j'avais perdu pour le nom du dragon. Je pensais à B...., mais j'étais la seule apparemment, tu parles d'un grand amour !)

Chaque volume se termine sur un sérieux teasing, suspens in-sou-te-na-ble.

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Volume 4 : Oh.Mon.Dieu, j'ai le coeur brisé dès la page 12. Pourquoi, mais pourquoi. Et si bêtement. Bon, ouf, tout s'explique avec les glissements du temps (pratique) (mais scénario sadique !). Spikounet a toujours la palme des dialogues d'enfer : "I'm mates with a telepathic fish, you practically dated a dragon, let's move on." Ce volume 4 apporte un vrai dénouement à une situation inextricable, j'ai été complètement suspendue à l'intrigue, d'une grande qualité. Un seul petit bonus, cette fois, la trame de base établie pour le premier gros morceau de la suite d'Angel en Comics, on peut voir les variations. La saison se termine ici, en réalité, peut-être même bien la série tout entière.

 

Volume 5. Un volume décevant à tous points de vue : intrigue improbable, aucun bonus, dessins peuatf5.jpg convaincants (et fort peu ressemblants) et dialogues plats. Et en plus, Spike n'est pas là, comment pourrais-je apprécier, je vous le demande. Le tout n'est pas signé par la même équipe que les 4 premiers, et ça se sent. Vraiment rien de positif à en dire, next !

 

 

 

ATF6.jpgHeureusement, le volume 6 n'a rien à voir : c'est un énorme délire. Une nouvelle histoire pour commencer, une amorce, qu'il faudra suivre dans le comics Angel : still human; puis un petit passage de Drusilla, co-écrit par Juliet Landau herself, et enfin deux pièces d'anthologie tournant autour d'un film adapté de la vraie histoire d'Angel vs Los Angeles in hell : hilarant. C'est un festival de bons mots, d'images à mourir de rire. Dans le rôle cinéma d'Angel j'ai reconnu Nicolas Cage, et Hugo de Lost en Gunn, mais je ne remets pas "la" Spike ? Lu deux fois d'affilée tellement je me suis amusée, Spike et Angel (les vrais) sont à mourir de rire, c'est un vrai bouquet final. Extraits :

 

(Angel) ... You follow my lead. He won't.

(Spike) You don't run ahead... He will.

... And you don't try and take on too much, you don't drawn attention to us, you don't let civilians get caught in the crossfire. He will, he will, he probably won't."

***

"Next question. Why do we need this specific flaming sword ?

Because that's what killed him last time. It's poetic.

I'll take easy over poetic every time. You want poétic ? I shoot him, he dies, I read a haiku, we cash a check."

***

"- I find the source, I cut it off at the knees, I sulk away into the shadows, I sit alone in a dark room, I think about Buffy, I sleep, I do the whole thing again tomorrow.

- Spike, what are you talking about ? What happened to your accent ?

- Spike ? You're confused, friend. I'm Angel."

 

 

Enorme merci à Fashion pour le prêt !