23.04.2011
C'est la seule chose impardonnable, en vérité... s'apitoyer sur son sort.
Dieu sait que je me suis souvent moquée des louanges en 4° de couv, et ai appris à les ignorer, mais quelquefois, en de rares et éclatantes occasions, elle se révèlent fondées, et c'est alors un éblouissement. Il faut bousculer ses habitudes, ça paye toujours. Oublier le net et ses sites marchands, entrer dans une nouvelle librairie, découvrir au hasard des tables des auteurs jamais lus, tomber sur Nick Hornby qui dirait : "Un constat hilarant et désespérement douloureux de l'effondrement d'une économie et d'un mariage" ou Richard Russo : "Quand il s'agit de me parler de mon pays trop souvent déroutant, il n'y a personne aujourd'hui en qui j'ai toute confiance, à part Jess Walter." Les parutions en grand format 10-18 sont chères (18 euros), leur qualité technique est un peu terne, mais ils ont le chic pour nous proposer des romans qui valent vraiment, vraiment la peine.

Matthew a 46 ans, il n'arrive plus à dormir. Il en est à une période de sa vie où tout lui échappe, et où aller acheter du lait en pleine nuit à l'épicerie devient autant une habitude qu'une échappatoire. Dans une semaine, il va perdre sa maison, c'est la panique. Il n'ose pas en parler à sa femme, qui est en plein trip adultère, avec un ex retrouvé sur le net, entre deux séances de socialisation virtuelle et d'échange de sms. Il a pris son vieux père sénile à la maison, les enfants sont en école privée, et il n'a plus de boulot. Après une belle carrière de journaliste financier, il a pris le risque de créer un site étonnant, de poésie finanière, et s'est cassé les dents, pendant que sa femme s'épuisait dans une crise de folie acheteuse. Il a tenté le retour au journal, pour se voir licencié très vite. C'est la crise, partout, dans tous les sens du terme. Et dormir une heure par nuit ne donne pas les idées très claires. Panique, sentiment d'impuissance à tous les niveaux, Matt est mûr pour n'importe quoi. Qui sera une rencontre avec deux dealers. Le moyen de se faire une belle petite somme facilement, histoire de se sortir du guêpier ? Mais dans la réalité, les choses peuvent-elles se régler d'un coup de baguette magique ?...
Matt est un narrateur en or. EN OR. Personne n'a son désenchantement lucide, son ironie douloureuse, l'amour qui s'échappe de toutes ces petites situations si quotidiennes et si partagées par n'importe quel bipède sur n'importe quel continent. C'est tellement juste que Nick Hornby et Richard Russo soient cités en 4°, il est de leur famille, incontestablement, prenant chez l'un le sens de la douce dérision et chez l'autre le refus de la désespérance sous l'amertume apparente.
La vie financière des poètes est un roman immensément drôle (avec des scènes comiques d'anthologie !), qui vient racler (scalper, même) comme ça par petites touches l'endroit où ça fait mal, mais qui nous dit aussi so what, come on and keep going.
In love.
La vie financière des poètes - Jess Walter
The Financial Lives of the Poets (2009)
Editions 10-18, 2011, 306 p.
Traduit de l'américain par Jean Esch
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