28.03.2009
Le dernier samouraï - Helen Dewitt
"Parfois il fallait prendre le risque de la banalité pour être parfaitement clair."

J'ai commencé ce roman un matin, après en avoir - comme souvent - entamé puis repoussé négligement plusieurs; j'ai rempli mes obligations familiales tout en le lutinant dès que possible, puis il m'a accompagnée au lit jusqu'au moment où le sommeil réclamait sa part (dans mon cas, force bâillements de plus en plus rapprochés, yeux qui pleurent et se mettent à loucher, impossible de continuer à lire); extinction des feux, donc. Mais voilà, ce Dernier samouraï n'entendait pas se courber devant quelque chose d'aussi trivial que le sommeil, et mon cerveau s'est révélé incapable de débrancher : je me suis donc relevée après avoir somnolé vaguement une heure, et j'ai lu sans discontinuer toute la nuit. Au petit matin, je n'en avais pas terminé, j'étais très fatiguée, mais heureuse. Ça faisait vraiment longtemps qu'une impérieuse envie de rester dans un roman n'avait pas ainsi pris possession de mon quotidien (et ce que j'aime ça, vous n'imaginez pas).
C'est un roman très particulier (mais très). Il ne plaira pas à tout le monde.
C'est presque un gâchis que d'en parler, il faut le vivre, se confronter à ses difficultés, organiser les nombreuses sensations qu'il provoque (et la désapprobation en fait partie) pour pouvoir comprendre l'importance qu'un petit pavé comme ça peut prendre dans une vie de lectrice.
La narratrice est Sibylla, elle est branque. Enfin, certains diront excentrique, brillante, originale, supérieure ou que sais-je. Elle est américaine, mais vit à Londres, où elle exerce un curieux métier (abrutissant et qui ne paye pas): elle saisit sur ordinateur d'anciens magazines, elle sauvegarde numériquement. Ceci lui permet de rester à la maison, et de surveiller son fils, Ludovic. Sauf qu'il n'y a pas de chauffage (c'est une espèce de plan foireux, un squat légal) et qu'ils passent leurs journées dans le métro ou les musées. Sauf aussi que L. est un enfant prodige, né d'une rapide nuit alcoolisée où, par politesse (!), elle n'a pas réussi à partir.
Il veut connaître l'identité de son père, Sibylla, obsédée par le film "Les sept samouraïs", le lui propose en substitut. C'est influencé par ce film qu'il se lancera, dès qu'il aura atteint ses onze ans, sur la piste de son père : le vrai, et ceux qu'éventuellement il pourrait se choisir. Il reprendra d'ailleurs la narration.
On assiste alors sur 604 pages à un fourre-tout rempli de tout un tas de choses, avec une narration très éclatée, des morceaux de phrases qui s'arrêtent, se chevauchent, des pensées qui s'intercalent aux dialogues, des citations, des explications techniques, de longues digressions, beaucoup de linguistique, de la science, des mathématiques, énormément d'humour mais aussi beaucoup de gravité. Les dernières pages sont d'ailleurs terribles, on cerne tout à coup très bien Sibylla et on n'a plus du tout envie de rire (Red Devlin m'a arrachée le coeur).
Mais tout ce côté bouillonnant et ces myriades d'informations que l'on survole parfois ne sont pas du tout embrouillés par le côté très fou-fou du style. En fait, la construction est très solide, carrée, facile. Ce qui fait que tout est très accessible, on ne se perd jamais. On entre, et on n'a plus du tout envie d'en sortir...
Je me rends compte de mon extrême maladresse, il m'est très difficile de parler d'un roman qui m'a bouleversée, emportée, enchantée. Alors, quelques passages :
"J'ai lu un jour quelque part que Sean Connery avait quitté l'école à l'âge de 13 ans et s'était mis plus tard à lire Proust et Finnegans Wake et j'espère toujours rencontrer dans le métro un enthousiaste qui a quitté l'école, le genre de personne qui ne lit que parce que c'est merveilleux (et donc qui détestait l'école). Hélas, les enthousiastes qui quittent l'école ne s'occupent pas des affaires des autres."
"Quand j'étais enceinte, je n'arrêtais pas de penser à des noms attirants comme Hasdrubal et Isambard Kingdom et Thelonius, et Rabindranath et Darius Xerxès (Darius X.) et Amédée et Fabius Cunctator."
(Journal de L., 5 ans) : "3 mars 1993.
17 jours jusqu'à mon anniversaire. Nous avons pris la Circle Line aujourd'hui parce que nous ne pouvions retourner dans aucun musée. C'était extrêmement pénible. Le seul truc drôle, une dame s'est disputée avec Sibylla à propos de deux hommes qui allaient être écorchés vifs. Sibylla expliquait qu'un des hommes mourait d'une crise cardiaque au temps t et l'autre t+n après qu'on lui a décollé la peau avec un couteau pendant n secondes et la dame a dit pas dev* et Sibylla a dit je devrais vous prévenir qu'il parle le français. Alors la dame a dit non heu non avanty il ragatso et Sibylla a dit pas le garçon en avant. Pas le garçon en avant. Pas. En avant. Le garçon. Hum. J'ai peur de ne pas bien comprendre, il est clair que vous maîtrisez l'idiome italien beaucoup mieux que moi et la dame a dit qu'elle pensait que ce n'était pas un sujet de conversation convenable devant un petit enfant et Sibylla oh je vois, et c'est comme ça qu'on le dit en italien. Non avanty il ragatso. Il faut que je m'en souvienne. La dame a dit quel genre d'exemple pensez-vous donner et Sibylla a dit ça ne vous embête pas de continuer cette conversation en italien, je pense que ce n'est pas un sujet de conversation convenable devant un petit enfant ou comme on dit en italien non avanty il ragatso. Après qu'elle est descendue de la rame, Sibylla a dit qu'elle n'aurait pas dû être aussi impolie parce que nous devions être polis même avec les individus les plus provocants et que je ne devrais pas suivre son exemple mais apprendre à garder mes inévitables pensées pour moi. Elle a dit que c'était seulement parce qu'elle était un peu fatiguée parce qu'elle n'avait pas beaucoup dormi, sans quoi elle n'aurait jamais été aussi impolie. Je n'en suis pas si sûr, mais j'ai gardé mes inévitables réflexions pour moi."
* En français dans le texte
"Sibylla pense que personne n'est dégoûté par la difficulté, seulement par l'ennui, et si quelque chose est intéressant, personne ne se souciera de savoir à quel point c'est difficile;"
(On nous dit que c'est le cinquante et unième manuscrit écrit par Helen Dewitt, et le premier publié. J'en veux d'autres !)
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Guglielmina (et ça n'a pas dû être une partie de rigolade ! :-D)
Ed. Robert Laffont, 2001 & Pavillons Poche, 2009, 604 p.
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