10.02.2012
Sois lisible, disait mon père, ne laisse pas soupçonner que tu cherches à dissimuler par une écriture indéchiffrable une pensée que tu ne maîtriserais pas.
Il est bon Pennac. Il est bon, Pennac. Avec ou sans virgule. De ce "Journal d'un corps" (Editions Gallimard, collection blanche, 2012, 382 pages), je voudrais tout citer, la preuve :
(Cornes basses ou pages sur lesquelles revenir)
Un roman de Daniel Pennac, pour moi, est une petite merveille en soi. C'est un travail d'artisan, une pensée qui a été articulée, polie, ciselée, une recherche non seulement du mot exact mais aussi de sa sonorité, de sa place dans une respiration, une précision qui, si elle ne se sent pas (en terme de labeur), laisse toute sa place à l'immense fantaisie et à la gaieté profonde de cet auteur que j'adore, je crois que ceci est bien établi. Ce roman-ci, précisément, est doté de toutes ces qualités, et plus encore. Sous la forme stricte d'un journal dédié au corps (comme l'indique le titre), c'est une vraie histoire qui nous est racontée, avec ses personnages auxquels on s'attache (ah, Violette...), avec ses pudeurs et ses délicatesses, ses coups de gueule, de bravoure, de rire et ses drames : une vie d'homme, de 12 à 87 ans.
Il y a évidemment beaucoup de malice dans ces pages, et sans doute une certaine volonté - non pas de choquer, mais plutôt peut-être de rétablir dans nos vies qui deviennent par trop virtuelles une place, une vraie place au corps (et Tim Parks ne dit pas autre chose dans son témoignage, d'ailleurs).
Il y a des choses absolument merveilleuses, comme cette entrée à 17 ans :
"Nous nous sommes copieusement engueulés, hier soir, Etienne et moi, à propos de Voltaire et Rousseau, lui dans le rôle du ricaneur, moi en défenseur de Jean-Jacques. Ce que je retiendrai de cette dispute, ce ne sont pas nos arguments (à vrai dire nous n'avons guère les moyens d'argumenter), c'est ce réflexe d'Etienne, qui a saisi la longue règle du tableau pour en enfoncer un bout dans mon estomac et l'autre dans le sien. Chaque fois que l'un de nous deux, poussé par la force de sa conviction, marchait vers l'autre, la règle s'enfonçait dans nos deux abdomens. Douloureux ! Si nous reculions, la règle tombait. Fin de la discussion. Voilà ce qu'on appelle tenir des propos mesurés. Système à breveter."
Ces pages à 24-25 ans sur le sexe, les filles, et cette réflexion à partir de Simone, qui se termine par une phrase aérienne et sublime :
" Pauline R., à qui Fanche demandait pourquoi elle n'aimait que les très gros hommes, avait répondu, l'oeil et la voix chavirés : Ah ! C'est comme faire l'amour avec un nuage !"
Ces réflexions récurrentes sur le vertige (dont le narrateur souffre) : "En revanche, mes testicules se sont à nouveau étranglées quand je l'ai vue s'approcher du bord de la falaise. J'ai eu le vertige à sa place. Couilles empathiques ?"
Cette définition de l'angoisse, si juste : "Ce n'est la faute de personne - ou c'est celle de toute le monde ce qui revient au même. Je trépigne en moi-même, accusant la terre entière de n'être que moi. L'angoisse est un mal ontologique. Qu'est-ce que tu as ? Rien ! Tout ! Je suis seul comme l'homme !"
Ces mots si chouettes sur la pratique de la marche : "Les poumons ventilés, le cerveau accueillant, le rythme de la marche entraînant celui des mots, qui se rassemblent en petites phrases contentes."
Cette entrée du Mardi 12 octobre 1976, à 53 ans et 2 jours, après la narration d'une anecdote, comment dire... médisante ? (mais drôle). : "Ce que j'ai noté hier n'a pas sa place dans ce journal. Ca fait du bien !"
Cet amour si puissant et si joli pour ses petits-enfants :
(64 ans) "Trouvé dans l'Histoire naturelle de Pline cette particularité des blaireaux qui, dans la bataille, retiendraient leur respiration pour ne pas sentir les blessures que leur adversaire leur inflige. Cela m'a rappelé cet exercice de mon enfance qui consistait à retenir mon souffle en traversant les orties pour qu'elles ne me piquent pas. C'était Robert qui m'avait montré le truc. Je raconte ça à Grégoire. Tout ce qu'il trouve à répondre : "C'est ton côté blaireau, grand-père.""
(68 ans) Fanny, 11 ans :"Grand-père, j'aime quand je m'ennuie avec toi."
Les blagues de Tijo : "Quatre vieux amis se rencontrent. Le premier dit aux trois autres : Quand je pète, ça fait un bruit terrible et ça répand une odeur épouvantable. Le deuxième : Moi, un bruit terrible mais pas d'odeur du tout. Le troisième : Moi, pas le moindre bruit mais une odeur, une odeur, alors là mes enfants, une de ces odeurs ! Et le quatrième : Moi ni bruit ni odeur. Après un long silence et des regards en coin, un des trois autres lui demande : Alors, pourquoi tu pètes ?"
Et enfin (mais ne croyez pas que j'aie ainsi révélé tout le sel du roman, tout est bon, tout serait à citer), ceci, avec quoi je suis tellement, mais tellement d'accord :
(75 ans) "Quelques jours avant la mort de Tijo, j'ai téléphone à J.C., son "meilleur ami". (Sur le plan de l'amitié Tijo fonctionnait avec des catégories juvéniles.) Le meilleur ami m'a répondu qu'il n'irait pas voir Tijo à l'hôpital; il préférait garder de lui l'image de sa "vitalité indestructible". Délicatesse immonde, qui vous abandonne tout un chacun à son agonie. Je hais les amis en esprit. Je n'aime que les amis de chair et d'os."