29.04.2010

Tous à la campagne ! - Judith O'Reilly

"Je n'ai jamais autant manqué de bonne volonté. Quelqu'un devrait m'en offrir, emballée dans des étoiles."oreilly.JPG

Parce que c'est le rêve de son mari, et que financièrement ça leur permet de vivre dans beaucoup plus d'espace, elle accepte de quitter Londres pour le Northumberland. Citadine jusqu'aux bouts des ongles, elle tente vaille que vaille de s'adapter à la campagne, mais...

Choix de collection trompeur (Mille Comédies), ce livre est beaucoup plus émouvant et touchant que drôle. Judith O'Reilly a réellement vécu ce dont elle nous parle ici, publication d'ailleurs issue d'un blog; ça se sent complètement, autant pour la sincérité que dans la succession de "billets" très inégaux.

Parce que le sujet m'intéresse beaucoup, je me suis accrochée à cette lecture malgré un grosse première partie où je m'ennuyais plutôt. Bien m'en a pris, parce que soudain j'étais dedans, amusée, touchée, solidaire, le coeur en vrille. Le plume est versatile, tombe régulièrement à plat et enchaîne sans prévenir sur des petits bijoux de textes, ou brille parfois d'efficacité. Un peu selon le moral de notre blogueuse, et ce n'est pas moi qui lui jetterais une quelconque pierre.

Plus que le journal d'une expérience de vie différente, c'est le quotidien d'une maman qui est ici raconté. Pour celles et ceux qui aiment les blogs (préalable à mon sens indispensable) et les journaux intimes.

 

Ed. Belfond, 2010, 374 p.

Traduit de l'anglais par Isabelle Chapman

Titre original : Wife in the North

 

Merci Cathulu !

 

"Vendredi 14 septembre 2007

Sa Majesté des mouches 2

Ding-dong, les mouches sont mortes. Pas toutes, mais presque. Comme j'ai vécu, ou tout comme, dans l'Outback australien du XIX° siècle, je ne vais pas me prendre la tête pour quelques traînardes qui n'ont pas compris que la fête était finie. Ç'a été terrible. Je me préparais une tasse de thé, et quand j'y versais du lait, une mouche émergeait à la surface. Souvent elle nageait encore. Parfois elle avait même une bouée. J'ai acheté de l'huile de géranium et un diffuseur, et des bâtons d'encens au géranium. L'huile, c'était un peu beaucoup. Ça ne les tuait pas; elles battaient en retraite dans les coins de la pièce pour dire du mal de moi, ou bien se déplaçaient en rase-mottes. Elles tournicotaient autour de mes pieds. Je crois qu'elles reproduisaient l'exercice où vous êtes censé ramper sur les coudes en cas d'incendie, afin d'éviter de respirer la puanteur. J'ai bravé les orties jusqu'au bac à sable remplir un bol, que j'ai rapporté à la maison. J'y ai planté quatre bâtons d'encens et je les ai allumés. Celui-de-six-ans est entré à ce moment-là. Il avait l'air enchanté. Il m'a lancé :"Maman, tu fais un gâteau." Je lui ai répondu : "Non, on dirait un gâteau, mais je tue les mouches." Avec un soupir, il s'est éloigné. Sur le seuil, il a déclaré à Celui-de-quatre-ans : "C'est pas la peine de demander. C'est pas un gâteau.""

 

07.12.2009

Richard Lange - Dead Boys

 

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Si cet extrait vous a plu, vous adorerez ce recueil de 12 nouvelles : il est complètement dans ce ton. Los Angeles, des petites gens, des petites vies, des fêlures, des qui flirtent désespérement avec la lisière, de la folie ou de la connerie, ça poisse, ça poisse mais c'est plein d'élégance.

"Comment les gens normaux font-ils pour vivre avec toutes les erreurs qu'ils ont commises ?"

"Perdu de vue", par exemple, raconte l'histoire de deux demi-frères qui ne se connaissaient pas. Spencer est installé avec Judy, ils s'entendent bien, apparemment. Ils sont d'accord, à priori, pour ne pas se laisser infecter par l'esprit de Noël. Karl vient de sortir de prison, de toute évidence c'est le gros loser qui a pas mal glandé. Pourtant son arrivée change la donne dans l'équilibre de Spencer, et les choses dérapent insidieusement... On sait bien que les apparences... C'est très fort de nous montrer comme ça, à travers des petites scènes qui semblent innocentes, la réalité derrière les façades, les dangers des jugements hâtifs.

"Le vieux à côté de moi porte une veste en polyester bleu dont les poignets lui tombent sur les doigts. Il sent la levure et la naphtaline. Pendant un moment, il contemple l'écran bouche bée en taquinant son râtelier de la langue. Puis il se lève et se tourne vers moi.

"Fous le camp, voyou, dt-il d'une voix rauque.

- Pardon ?

- La fête est finie.

- assieds-toi, le taré, s'écrie un des autres types.

- Ouais, connard" renchérit un autre.

Le menton du vieillard tremble; ses yeux brillent de larmes. Il retourne à sa place sur le canapé et s'assoit la tête entre les mains. J'échangerais les dix premiers venus que je connais contre un seul comme lui. Sa désolation a la beauté d'un miroir brisé."

Je voudrais pouvoir mettre le doigt sur ce qui fait que ça me touche autant, une pointe du Djian des débuts, du Carver pour cette façon de présenter la simplicité des existences laborieuses, sans construction, du pris sur le vif (je veux dire pas du "fabriqué" : pas d'introduction, scènes, chute); de la douleur, aussi, parce que c'est vrai que ces nouvelles font mal, mais délicieusement.

"C'était généralement un coup de fil de sa mère qui faisait péter un cable à Bobby. Elle était gentille avec lui, elle le soutenait complètement, mais dans sa voix il n'entendait que de la pitié et de la déception. Vu de chez moi, il s'était fait avoir dans les grandes largeurs : quel intérêt d'être cinglé si c'est pour ressentir encore de la honte ?"

Je trouve qu'il y a une économie de mots d'une générosité folle, des situations entières pleines de détails qui émergent de phrases pas crâneuses, une humilité non feinte au service d'une grande humanité. Une plume vivante.

Archi séduite.

 

Ed. Albin Michel collection Terres d'Amérique, 2009, 290 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Cécile Deniard

 

30.09.2009

Le tailleur gris - Andrea Camilleri

Le narrateur commence juste sa retraite : après une longue et bonne carrière dans la banque, il ne sait pas du tout comment il va occuper son camilleri.jpgtemps nouvellement libre. Il n'a pas le loisir de s'interroger longtemps, trois évènements surgissent en même temps. Sa femme, épousée en secondes noces et bien plus jeune que lui, installe son amant à demeure; on lui propose un poste qu'il soupçonne lié à la Mafia, et son état de santé se dégrade brutalement.

Le roman déroule les pensées du narrateur, qui oscille entre deux sentiments ambivalents : s'est-il trompé sur sa femme ou pas ? Est-elle cupide et insensible ou réellement attachée à lui ? Et le lecteur, tout comme lui, se pose également la question (qui trouve sa réponse). Un morceau de vie qui reprend les années écoulées par petits bouts, un narrateur vraiment attachant et intelligent qu'on a envie de consoler, une langue particulière qui donne très envie de lire plus avant Andrea Camilleri, même si apparemment il s'éloigne ici totalement de ce qu'il écrit habituellement.

Très court, mais pénétrant.

 

Ed. Métaillié, Collection Noir, Octobre 2009, 136 p.

Traduit de l'italien (Sicile) par Serge Quadruppani

Titre original : Il tailleur grigio

 

14.03.2006

L'élégance personnifiée

Gabrielle Roy - Bonheur d'occasion
Boréal, 1976

 

Ce livre est assez désespéré. C'est une approche de la grande pauvreté dans un quartier de Montréal, en 1941
On suit le destin de plusieurs personnages très différents, chacun cherchant son bonheur de diverses manières, aucun n'est parfait, aucun n'est pourri, tous sont humains mais tous se fourvoient.

Florentine débute le livre, c'est la fille de  Rose-Anna et Azarius, elle « fait » serveuse et son salaire passe entier à faire vivre sa famille. Elle s'éprend de Jean, qui répond plus ou moins à son amour mais s'en défend. Lui, il veut s'élever dans la société, il a sa revanche à prendre sur une jeunesse où il a été nié, bien que matériellement hors de soucis. Son ami Emmanuel lui est un être pur. Il a côtoyé ce milieu d'enfants d'ouvriers à l'école primaire, puis s'en est éloigné, ses parents étant plus aisés. Mais il n'a aucun préjugé, et devenu soldat, il ressent le besoin de les revoir à nouveau. D'ailleurs ils ne sont que 2 enfants dans la famille, mais chez lui le climat est triste, lourd. Rose-Anna n'en peut plus. Grossesse sur grossesse, elle porte sa famille à bout de bras et s'use pour assurer un minimum de quotidien à chacun. Et ce n'est pas suffisant. La famille a faim, est fatiguée, est négligée. Elle en oublie l'affection et même, elle se perd dans tous ces problèmes.
Et il se passe beaucoup de choses pour tous ! Leurs histoires sont liées.

Oui, c'est vraiment un livre dur.
Les femmes y portent un peu à bout de bras le côté raisonnable, sans elle tout sombrerait dans le chaos... mais en même temps elles sont engluées dans le côté pratique, et la théorie, la pensée, les grandes idées sont développées du côté masculin. Rose-Anna par exemple tout au long du livre ne fait que saisir instinctivement et subrepticement les vérités profondes, sans mener de réflexion. Alors qu’ Azarius est un champion d'éloquence, il en impressionne même Emmanuel. Il comprend beaucoup de choses, mais est incapable de sortir de la théorie, d’agir.

C'est un incontournable en littérature québécoise, mais il y manque, pour moi, une toute petite lueur d’espoir.

C’est le tout premier roman écrit par Gabrielle Roy, son influence au moment où elle le rédige est française, et s’il a marqué pour toujours les esprits, il n’est pas vraiment représentatif de la plume toute en délicatesse et d’une sincérité inégalée de son œuvre postérieure.

J’adore Gabrielle Roy. Je vous en reparlerai.

413 p.