27.04.2010
En avant, route ! - Alix de Saint-André
"Toutes les montagnes sont russes"

Ils sont trois, ont la cinquantaine, ne sont pas sportifs pour deux sous, aiment bien boire et bien manger, et depuis quelques années (une dizaine ?) partent chaque année une dizaine de jour marcher sur un tronçon du chemin, vers Compostelle. Ils l'ont déjà atteint une fois. Et ils ont recommencé, par un autre chemin. Parmi eux, mon mari. Ils me racontent, tentent parfois mollement de me convaincre de me joindre à eux (JA-MAIS), mais la voilà ma propre marche vers Compostelle : mon chemin, je l'ai LU.
"En avant, route !" est un récit d'Alix de Saint-André, qui par trois fois a pris la route. Il n'y manque rien, ni la culture, ni la douleur, le matériel, les péripéties, la foi, l'entraide, la marche, la joie, l'humour, la vie. La vie ! Car c'est à vivre, bien sûr, ça ne "s'apprend" pas dans un livre, aussi réussi soit-il, tout au plus peut-on par son intermédiaire tenter d'appréhender brièvement ce que ça peut vouloir représenter, un tel cheminement.
Le plaisir, par contre, s'offre complètement par ce livre. Ces vaches, ces magnifiques chats mal doués, ces chiens errants dangereux (ça, c'est pour Cathulu), ces Pénine zi Ass (peu nombreux, au final), ces personnages étonnants ou super banals, ces rencontres où l'on est un prénom et une ville, un pèlerin parmi les pèlerins... Les raisons d'entreprendre une telle marche, ce qui continue d'arriver dans la vie qu'on met entre parenthèse et qui vient résonner... Ce qui en résulte, ce qui change... Ou pas...
J'ai été tout à fait séduite par la plume d'Alix de Saint-André. Elle mêle en des pages passionnantes le détail au gigantesque, la trivialité à la profondeur de la pensée. Elle n'esquive rien, questionne ouvertement sa foi (ou son absence), parle d'elle, de sa famille, des autres. Beaucoup des autres, auxquels elle porte un vrai intérêt. "Plus on marche, plus on se tait en soi-même." Elle donnerait presque envie, dis-donc.
"Deux nuits de suite, nous fûmes hébergés par un clergé hors d'âge. D'abord par des religieuses à la retraite, au Plan-Médoc, puis par un vieux curé méfiant qui ressemblait au rat musqué de Kipling. Chez les bonnes soeurs, nous fîmes chambre à part pour la première fois dans de vrais lits aux vrais draps, tandis que Pompon grignotait leurs acacias. Les vieilles bonnes soeurs réparèrent mon fond de pantalon troué avec un autocollant rustique, et nous nourrirent d'omelette aux pommes de terre sous le portrait du pape, au cours de leur dîner dans des odeurs de soupe et de cire. Elles étaient huit, et j'avais l'impression d'être chez Blanche-Neige. Enfin, à l'envers... L'une d'elles, Espagnole, fit remarquer que l'omelette n'était pas très bonne, et que ce n'était guère étonnant vu l'antiquité qui l'avait fait cuire et venait de s'éclipser... La supérieure, un peu plus jeune que les autres, lui répondit gentiment : "Il ne faut pas enlever aux vieux ce qu'ils font moins bien, ça les humilie davantage." Pas mal."
Mieux que ça, même.
Ed. Gallimard, 2010, 308 p.
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : chemin de compostelle, récit |
17.03.2010
Maître de soi - Emmanuel Pierrat
"Maître de soi", récit, est un ensemble hétéroclite de petites et grandes réflexions autour du métier d'avocat, tel que le conçoit
Emmanuel Pierrat. Même s'il lui arrive d'exercer son métier dans des domaines très différents, il est spécialisé dans les droits d'auteur, et s'intéresse vivement au monde de l'art. Il conseille nombre d'éditeurs, de producteurs, il chronique dans Livres Hebdo ou dans Caractères, signe romans et essais, est directeur littéraire d'une petite structure d'édition, siège au comité de lecture de quelques grandes, occupe un poste d'élu à Saint-Germain-des-Près, et tout n'est pas dit. Il avait d'ailleurs raconté dans "Troublé de l'éveil" comment il faisait pour être aussi actif. Je ne l'ai pas lu, mais je suppose que le secret tient au sommeil réduit à sa portion congrue. Et j'ai de la sympathie pour les hyperactifs dans son genre, j'aime les passionnés, les gens qui exagèrent, les "trop".
J'ai apprécié la promenade ici offerte, ces courts chapitres traitant chacun d'un sujet précis, avec quelques anecdotes, quelques bons mots, quelques réflexions, j'ai appris quelques petites et grandes choses et j'ai souvent souri. Je goûte moins la plume qui m'a semblé s'écouter écrire çà et là ("[...] et non à m'assaillir dans l'antre où je me délecte de mes collections de livres et d'art tribal."), et j'ai eu parfois le sentiment d'une certaine suffisance.
Dans le chapitre "Plagiés et plagiaires", très intéressant par ailleurs, il a cette phrase définitive qui m'amuse : "Il faut toujours garder à l'esprit la formule de Gracq selon laquelle, à partir de dix mille exemplaires d'un livre vendus, ce n'est plus un succès, mais un malentendu. Malentendu qui repose en l'occurrence sur l'aspect fédérateur de ces oeuvres qui ne sont qu'un catalogue de lieux communs." C'est un raisonnement un peu rapide à mon goût, mais il le décline longuement.
Je suis par contre tout à fait d'accord avec un autre point; dans le chapitre "Au courrier", il explique avoir un jour reçu une correspondance très aimable, à la syntaxe irréprochable, qui requiert son intervention dans un procès et est accompagnée d'une revue révisionniste. Voici ce qu'il en dit :
"Surtout, dis-je à mon assistante, il ne faut pas répondre, ne serait-ce que pour dire non. La lettre sera, au mieux, suivie d'un plaidoyer sans fin, me plaçant face à mes contradictions et, à coup sûr, sera recensée dans la prochaine livraison du périodique pour illuminés, sous la rubrique "Me Emmanuel Pierrat nous a écrit", laissant supposer un soutien même implicite."
Excellent conseil que j'applique souvent.
Ed. Fayard, 2010, 243 p.
06:31 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : avocature, scénettes, réflexions, anecdotes, récit |
13.04.2009
D'autres vies que la mienne - Emmanuel Carrère
"Le lendemain, au petit-déjeuner, elle a ri, vraiment ri, et m'a dit : je te trouve drôle. Tu es le seul type que je connaisse capable de penser que l'amitié de deux juges boiteux et cancéreux qui épluchent des dossiers de surendettement au tribunal d'instance de Vienne, c'est un sujet en or. En plus, ils ne couchent pas ensemble et, à la fin, elle meurt. J'ai bien résumé, c'est ça, l'histoire ?
J'ai confirmé : c'est ça."

C'est un livre dont on a abondamment entendu parler dans les médias, et souvent cela peut ôter toute envie de s'y intéresser. Ce serait vraiment une erreur, car ce livre est bon, et même mieux que ça.
Emmanuel Carrère a été le témoin, à quelques mois d'intervalle, de deux évènement tragiques, il les relate ici avec une exquise pudeur et une grande simplicité. Il n'y a aucun effet de manche, pas d'esbroufe, pas de leçon non plus, c'est un témoignage, un livre écrit pour des petites filles qui ont vécu une chose terrible et qui, peut-être, devenues adultes y trouveront un peu de réconfort.
C'est un livre qui touche profondémment, qui émeut, qui remue, mais ce n'est pourtant pas un livre triste. Il parle de la mort d'une petite fille, et de celle d'une jeune maman, c'est douloureux, mais il parle aussi beaucoup de l'auteur, de ce en quoi il croit, des théories auxquelles il adhère par rapport à la psychanalyse et au cancer, et toute une partie sur le tribunal d'instance qui est franchement passionnante. Ce livre va même plus loin encore que tout ça, il brasse en fait l'essence même de la vie, il en effleure le sordide, en magnifie la beauté, qui se niche souvent dans de très petites choses.
Il s'en dégage une grande dignité, une douceur... Un livre marquant.
Ed. P.O.L., 2009, 310 p.
"Il y a des gens qui naissent pécheurs, qui naissent damnés, et que tous leurs efforts, tout leur courage, toute leur bonne volonté n'arracheront pas à leur condition."
04:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (40) | Envoyer cette note | Tags : récit, tragédies, la vie pourtant, immense pudeur |
09.01.2009
L'atelier d'écriture - Chefdeville
"C'était l'hiver, c'était la nuit, j'étais vénère dans le CDI, ils étaient cinq à s'être inscrits."
Il y a quinze ans, sous la prestigieuse couverture cartonnée noire et jaune, Chefdeville a publié un polar : "Juré, craché, sur ton ombre". Malgré ce clin d'oeil à Boris Vian, l'expérience ne lui a pas plu.
"Si vous êtes éditeur et que vous avez dans l'idée de republier cet ovni, c'est hors de question. C'est l'unique bouquin que j'ai écrit, le premier et le dernier. Vu son accueil à l'époque, ce n'est même pas la peine, j'ai raccroché définitivement. Cette histoire m'a rendu malade, j'ai failli en crever, aujourd'hui encore j'en ai des séquelles."
Mais ce qu'on lui propose aujourd'hui, c'est d'animer des ateliers d'écriture, et comme l'intérim ne nourrit pas toujours son homme, il accepte. Récit de quelques mois hallucinés, où il prendra connaissance de sigles mystérieux : SEGPA, STT, CPA, BDP, des classes de primo-arrivants ou encore des résidences d'auteurs...
Qu'on ne s'y trompe pas, le langage fleuri (ou plutôt costaud) employé de temps à autre dans ce livre sert toujours le propos, et cède souvent la place à une prose beaucoup plus ramassée et dépouillée. Chefdeville ne se donne pas le beau rôle, et si c'est tour à tour drôle, choquant, interpellant ou bas-du-front, parfois, il y a une vraie réflexion sous-jacente qui assure une base toujours intéressante.
Un livre qu'on ne lâche pas, et qui nous ballade bien comme il faut.
"Ouah, pute vierge, après quinze ans de silence, débiter autant de conneries à la seconde. Je revivais."
"Elle avait trouvé mes coordonnées sur une liste, via le site internet d'une association regroupant des auteurs professionnels. Les auteurs professionnels étaient des auteurs qui sortaient épisodiquement des livres qui ne se vendaient pas. Leurs conditions de vie étaient plus précaires que celles de leurs collègues, les auteurs "non professionnels", qui avaient un job à plein temps, fonctionnaire, enseignant, chercheur, juriste, flic à la retraite, enfin, qui bossaient à côté de leur plume. Ces derniers sortaient épisodiquement des livres qui ne se vendaient pas, mais ce n'était pas grave puisqu'ils bouffaient à leur faim. C'est pourquoi de nombreux auteurs professionnels, ne touchant pas assez de droits d'auteur pour survivre, se regroupaient en association pour essayer de trouver des plans de survie, pratiquant ainsi la paralittérature. En effet, le statut d'écrivain vous assurait de crever la dalle, mais vous aviez en contrepartie une légitimité pare-balles vous permettant de faire le nègre, de donner des conférences, des lectures, d'être modérateur dans un débat, d'animer des rencontres dans les médiathèques, voire des ateliers d'écriture dans les écoles. Ainsi, l'écrivain professionnel passait son temps et son énergie en travaux de paralittérature et, quand il se mettait devant son ordinateur pour écrire ses propres livres, il était séché, parasité par toutes ces activités pratiquées pour croûter et exister. Il n'y avait pas à tortiller, le meilleur plan pour écrire, c'était encore d'être rentier."
Ed. Le Dilettante, Janvier 2009, 253 p., 17 €
L'avis de Cathulu, même pas ronchonne.
06:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : récit, collèges, classe difficiles, galère, métier d'écrire |
14.08.2008
"Peut-être parce qu'elle était encore plus perdue que moi"

Françoise aimait Iani, et ça durait depuis cinquante ans. Il l'avait faite, construite, c'était son homme, son ami, c'était tout. Entre eux, dix ans d'écart. La maladie entre dans la danse, l'une entraîne une autre (avec énorme erreur médicale, et beaucoup de malchance), c'est difficile, de plus en plus. Pendant 12 ans. Les deux années suivantes sont terribles, Iani est envahi par une forme d'Alzheimer ou de démence sénile frontale, il a plus de 75 ans. Et Françoise raconte, au jour le jour, l'hôpital, les urgences, les gens, ce qu'on ressent quand on voit partir son homme, son tout. Quand on ne peut simplement pas respecter la promesse qu'on avait faite de l'aider à partir s'il le fallait.
Et c'est bouleversant. Vraiment.
Entrecoupé d'extraits de 4 livres qui parlent tous de cette famille, qui nous les montre jeunes, parents, effrontés, pas beaux, parfois.
Pour alléger. Et ça allège. Un homme, c'est un ensemble, il peut être con quelquefois, c'est même nécessaire.
C'est en tous les cas une superbe histoire d'amour, d'une sincérité qui prend à la gorge et qui nous remplit d'affection pour Françoise Xenakis.
"Depuis mon enfance, j'ai joué du rire, de la blague, c'est ma façon de parler, de dire ce qui ne passerait pas autrement. Cela lui plaisait, je tiens juste à dire, une fois seulement, que j'en ai tellement joué, d'abord pour lui et avec les autres, que maints de mes confrères et non-amis se font un plaisir de répéter à l'envi que je dis n'importe quoi, donc que je pense n'importe quoi... Finalement pas plus qu'eux. Et si c'était vrai, comme la vie me serait plus facile."
Ed. Albin Michel, 2002, & Le Livre de Poche 2004, 185 p.
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : histoire d'amour, accompagnement maladie, récit |
17.10.2006
Les bibliothèques en Russie en ce temps-là

Varlam Chalamov – Mes bibliothèques
Editions Interférences, 1992
Je ne lis pratiquement jamais d’auteurs russes, ils sont impressionnants, j’en ai commencé plusieurs parmi les plus illustres sans jamais parvenir à les terminer.
Voici l’exception, jolie petite parenthèse dans l’œuvre du plus grand écrivain russe ayant écrit sur les camps soviétiques, Mes bibliothèques raconte, par lui-même, la relation aux livres de Varlam Chalamov.
Né en 1907, c’est par Alexandre Dumas qu’il va entrer dans ce monde des livres, ressentir le souffle de la « joie de vivre ». Les périodes terribles de sa vie, ses internements en camps, vont l’en détourner; comment parvenir à s’y intéresser quand les pensées s’organisent en une vingtaine de mots : « lever », « travail », « repas », « pic », « pelle » etc.
Puis c’est Hemingway, bien plus tard, qui lui rouvrira le chemin vers la lecture, pourtant jalonné encore de nombreuses difficultés, dues à l’organisation fantaisiste des bibliothèques russes.
Et il a pour les livres les mots de tous leurs amoureux, ce langage tactile et rempli d’affectif.
Je trouve ça fascinant.
On n’imagine pas plus éloigné de nous que cette vie-là, dans ces années-là, mais les points communs sont pourtant avérés.
Terrible dernière phrase !
« Je regrette de n’avoir jamais possédé ma propre bibliothèque. »
…
Site des éditions Interférences
Traduction (Russe) de Sophie Benech
54 p.
15:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : lecture, bibliothèques, récit |
05.10.2006
Bécassine à Saint-Germain des Prés

Marie-Odile Beauvais – Discrétion assurée
Melville/Editions Léo Scheer, 2003
« Au jugé, cette note de lecture a été écrite par une femme consciencieuse. Elle n’est pas compliquée. Elle a un ou deux enfants élevés avec un réel souci d’amour et de bon sens. J’imagine qu’elle aide ses amis, fait de la gymnastique une fois par semaine et écrit peut-être pour Madame Figaro. Rien à ajouter. »
Ah c’est difficile d’échapper aux caractérisations à l’emporte-pièce, même pour Marie-Odile Beauvais.
Et pourtant, j’ai lu son témoignage d’une traite, fermement harponnée.
Je vous résume grossièrement : elle écrit un roman, le propose à quelques éditeurs, reçoit un coup de fil, est publiée chez Grasset, youpi tralala, mais ça s’arrête là : enterrées sous la couverture jaune, Les Forêts les plus sombres ne bénéficieront d’aucune mise en place. Pas de rencontres avec les journalistes, pas de salons du livre, aucun article de presse, pas de photographe, pas de carnet d’adresse judicieusement sollicité, rien.
Pourquoi ?
C’est ce qu’elle nous raconte ici :
« Ce livre est donc l’histoire d’un premier roman arrivé par la poste et paru chez Grasset, mais c’est surtout celle d’étranges comportements humains, à commencer par le mien. Et si, à mon corps défendant, j’y commets des indiscrétions, c’est que je ne résiste pas à la tentation de mettre les rieurs de mon côté. »
Pour qui, comme moi, ne connais rien ni personne à ce tout petit monde d’un arrondissement parisien, les quelques noms et coups de pieds donnés ici ou là tombent totalement à plat, et ne freinent en rien l’incrédulité qui nous tenaille à la lecture de ce récit.
Ce que je trouve le plus remarquable, c’est la totale sincérité de l’auteure. Elle décortique très précisément les émotions, les aigreurs, les mesquineries, la peine, les graves blessures à l’égo, le narcissisme qui ont été les siens durant cette année 1996, et sans jamais s’épargner elle-même.
Elle se garde bien d’en tirer une quelconque morale, et ne se pose pas non plus en revendicatrice de ceci ou cela. Elle relate simplement.
Pourtant je n’ai aucune envie de lire ses Forêts – et par ailleurs on recommande ici aux amateurs de littérature « prolotte » (rarement lu plus laid que ce mot) de passer outre : dont acte – mais j’ai été épatée par le verbe de Marie-Odile Beauvais. C’est très, très bien écrit, en plus d’être passionnant.
197 p.
15:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : milieu de l'édition, récit |

