05.12.2009
Peut-être le meilleur recueil de nouvelles que j'aie jamais lu
Je suis en train de lire "Dead Boys" de Richard Lange, paru en mai dernier et dont je n'avais pas du tout entendu parler (c'est pour ça que les bibliothèques existent, louées soient-elles). Je suis subjuguée. Billet à venir, mais extrait dès à présent :
"Un conte de Noël ? J'en connais un. J'avais seize ans, je faisais du stop pour me tirer de la merde quelque part en Louisiane, je crois, et un vieux m'a pris en voiture la nuit de Noël. Il m'a demandé si j'avais faim, et c'était le cas, alors il m'a dit qu'il y avait un gâteau d'anniversaire sur la banquette arrière et que je pouvais en prendre. Il bossait dans une boulangerie, vous voyez, alors il avait le droit d'emporter les restes et les ratés chez lui. C'était chocolat avec du glaçage blanc et des grosses fleurs bleues, et j'y suis allé direct avec les doigts, j'ai tout bouffé pendant que le mec n'en pouvait plus de se marrer. Après ça il a allumé un méga tarpé et là je me suis dit : ah ouais, d'accord, d'accord.
Quelques kilomètres plus tard, il a commencé : "Tu aimes la bite ? T'as une tête à ça, en tout cas." On n'a rien sans rien, hein ? Je ne sais plus ce que je pensais. On se dit que le mec doit être armé pour parler comme ça, aussi direct avec un inconnu, et je ne vais pas vous mentir, j'avais les foies. Je lui ai dit que j'avais besoin de pisser et il m'a demandé s'il pouvait regarder. "Bien sûr, que j'ai dit. Rincez-vous l'oeil." Dès que la voiture s'est rangée, je me suis jeté dehors et j'ai filé dans les bois sur la colline aussi vite que j'ai pu. J'ai trouvé une bonne planque et je me suis accroupi à un endroit d'où je pouvais le voir entre les arbres. Il a tiré quelques balles dans ma direction avec un petit pistolet et ensuite il est retourné à sa voiture et il est parti.
Au bout d'une heure ou quoi, j'ai commencé à marcher. Je ne me donnais même pas la peine de faire du stop. Il faisait sacrément froid, genre pluie verglacée, alors en pleine nuit, avec la tête que j'avais, personne n'allait s'arrêter. Un peu plus loin sur la route, je suis tombé sur une couverture et je me suis dit que j'allais peut-être pouvoir m'en servir, mais quand je suis allé pour la prendre, il y avait un truc enveloppé dedans. Un chien, j'ai pensé, ou, va-t-en savoir pourquoi, un singe, mais c'était un bébé, un petit bébé bleu. Il avait l'air mort jusqu'à ce qu'il se mette à pleurer. Je ne dirais pas que ça ne m'a pas traversé l'esprit de passer tout simplement mon chemin, mais c'était un bébé, bon sang. Un bébé. La nuit de Noël.
Je l'ai fourré sous mon tee-shirt et mon blouson et c'était comme de porter un bloc de glace. Je sentais son coeur battre juste à côté du mien. Des voitures passaient tout le temps et je faisais signe comme un taré, mais elles continuaient sans s'arrêter. La première fois que j'ai prié pour voir un flic, je peux vous le dire. Après quelques kilomètres à pied, le petit gars s'est réchauffé un peu et vous savez ce qu'il a fait ? Il a cherché mon sein, comme si j'étais sa maman. Je crois que je ne me suis jamais senti aussi impuissant, mais mes larmes gelaient avant d'être arrivées en bas de mes joues.
Pour finir, j'ai vu une maison tout illuminée pour les fêtes. J'ai frappé du poing à la porte et ils m'ont fait entrer, des Noirs vraiment gentils, qui passaient à table. La dame de la famille m'a pris le bébé et elle a fait ce qu'il fallait pour qu'il soit bien en attendant l'arrivée de l'ambulance. Ils m'ont filé une assiette et les enfants me chantaient leurs chants du catéchisme. Le shérif m'a donné une cellule vide pour dormir cette nuit-là et il m'a invité chez lui le lendemain. Il y avait un cadeau sous l'arbre pour moi et tout, un manteau neuf. C'est seulement quand il m'a mis dans le bus pour La Nouvelle-Orléans après le dîner qu'il m'a dit que le bébé était mort."
Terre d'Amérique, Albin Michel.
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