27.05.2006

Meilleur roman suédois de ce siècle, excusez du peu.

Vilhelm Moberg


La Saga des émigrants
Traduit du suédois par Philippe Bouquet
Editions Gaïa, 1999-2000

Tome 1 - Au pays

Suède, Smaland, paroisse de Ljuder, 19° siècle. Le 4 Avril 1850, 16 personnes quittent tout ce qui a fait leur vie depuis toujours pour se lancer à l'assaut de l'Amérique. Elles ont chacune leurs raisons, et c'est tout l'objet de ce tome 1 que de nous présenter un à un ces individus. Celui qui a eu cette idée le premier est Karl Oskar Nilsson, petit fermier, 27 ans, 5 enfants dont 2 décédés et un 6° en route. Il jette l'éponge en constatant la vacuité de ses efforts avec les cartes qu'il a en mains en Suède pour faire fructifier sa ferme. L'accompagneront, outre sa femme Kristina et leurs enfants,  son jeune frère, Robert, un fermier qui fuit sa femme, et l'oncle de Kristina avec sa petite communauté et son valet. Cet oncle a vécu une renaissance dans le Christ, et c'est en tant que gourou qu'il fuit la doctrine de l'Eglise Evangélique luthérienne, religion d'état.

C'est toujours excitant de se lancer dans le premier volume d'une longue saga, et je suis charmée dès le départ. La Saga des émigrants a été élu meilleur roman suédois de ce siècle, et s'il lui fallait encore une autre recommandation, j'évoquerais la fluidité de la lecture. Par petits chapitres courts, Vilhelm Moberg raconte à la façon des conteurs d'autrefois au coin du feu à la fois les dures réalités de la vie quotidienne des personnages, mais aussi la situation politique, économique, sociale et religieuse de la Suède de l'époque, ainsi que les anecdotes se colportant de hameau en hameau.
On ne s'y croirait pas, on y est, et c'est drôlement jouissif d'avoir encore 7 tomes à parcourir....

314 p.


Tome 2 - La traversée

Dix semaines de traversée, voilà ce que raconte ce deuxième tome.
Dix semaines éreintantes, remplies d'embûches, où la foi vacille pour tout le monde. D'interrogations pratiques en constatations effarées, le scorbut et le mal de mer sévissent et l'espoir se ternit. L'Amérique sera-t-elle à l'Eldorado attendu ? L'atteindre est pourtant une grande joie pour nous lecteurs, surtout après la frayeur des dernières pages.

Vilhelm Moberg fait parler les voix intérieures de chaque personnage tour à tour, et elles sont toutes pleines de bon sens. On partage leurs questionnements, on se sent vraiment partie prenante de l'histoire. De jolis moments de rigolade aussi, avec par exemple la découverte de l'écriture phonétique pour Robert. Déjà cependant, certains rappels font un trop répétition et c'est là le seul point un peu embêtant !

267 p.

 

Tome 3 - Le nouveau monde

Un petit tome intermédiaire où l'action n'est pas impétueuse. Arrivés à New York, après 3 jours de quarantaine ils s'organisent pour atteindre le Minnesota, par trains et bateaux à vapeur. C'est l'occasion de se pencher plus précisément sur la famille de Karl Oskar et Kristina, de partager encore leurs craintes et leurs désagréments. Car le voyage n'est évidemment pas de tout repos, le choléra fait rage et le pays n'est pas l'image luxuriante qu'ils avaient en tête. Où on laisse aussi une fois pour toute derrière soi aussi son passé suédois, où chacun se place sur un pied d'égalité. On les quitte sur le Mississipi prêt à fouler enfin le sol où ils vont s'établir...

Histoire de ne pas juste résumer en 3 phrases ce tome dont la lecture est toujours aussi plaisante, je vais partager avec vous mon étonnement de trouver cette phrase :
"Le long navire chargé de bois, là-bas, était norvégien - c'est à dire à moitié suédois, puisque les deux pays avaient le même roi. Mais il ne fallait pas dire cela aux Norvégiens, si on ne voulait pas recevoir un coup de boule."
Ce n'est pas la petite pique humoristique qui me surprend, mais bien l'usage de l'expression "coup de boule". J'avais l'impression que c'était une image moderne, comme quoi...

248 p.

 

Tome 4 - Dans la forêt du Minnesota

Les voilà enfin arrivés à destination ! Tout un tome nous racontant en long, en large et en travers les mille et une choses à décider, faire, construire, pour que chacun se choisisse un coin "à lui" et s'établisse au plus vite avant le début de l'hiver.
La méthode "squatters", le voisinage des Indiens qui intriguent tout autant qu'ils font peur (l'almanach fabriqué par Robert : un régal !), la faune, la flore, l'organisation, la naissance du petit dernier et le choix d'un mari pour la Joyeuse : c'est un tome très riche et passionnant, qui nous attache fortement aux personnages, Kristina la nostalgique de sa Suède en tête.
Il se passe d'ailleurs tellement de choses qu'on ne peut que s'esclaffer lorsque Karl Oskar écrit à sa famille :
" Je n'ai rien d'importan à écrir, il ne nous est rien arrivé de particulier depuis la dernière fois."
Pour autant tout est loin d'être rose ou facile, et nous quittons nos troupes au printemps suivant leur arrivée, alors que le travail des terres va commencer.

Bien hâte de lire ça !

380 p.

 

Tome 5- Les pionniers du lac Ki-Chi-Saga

Et voilà qu'une véritable petite communauté se crée ! De nouveaux pionniers suédois s'installent, on fait connaissance, on parle de construire une école, une église, on se reçoit... La forte influence de la religion perdure, Kristina est souvent partagée entre ses convictions religieuses et son discernement personnel. La petite vie continue et au fil des années, l'installation se fait plus intense, plus épanouie, mais  je regrette que les enfants soient totalement laissés au second plan, j'aurais aimé avoir des détails sur la vie de tout ce petit monde, individuellement !

En couverture des Editions Gaïa, Ulrika et son chapeau et Kristina au fichu, c'est agréable de mettre un visage sur ces deux personnages de femme qui ont su passer outre leurs conditions respectives pour nouer une solide amitié.

Un petit passage amusant aussi relatif aux émigrés irlandais :
"Il questionna Karl Oskar à leur sujet et celui-ci lui répondit que les Irlandais étaient un peuple différent des Suédois, en dehors de la couleur de leur peau. Ils étaient coléreux, toujours fâchés les uns avec les autres et avec les gens des autres pays, et aussi prompts à se battre que peu désireux de travailler. Mais l'anglais était leur langue maternelle à eux aussi, et ils n'avaient pas de mal à s'en tirer, en Amérique."

263 p.


Tome 6 - L'or et l'eau


Un sixième tome aux accents déchirants, où l'on a enfin des nouvelles de Robert. C'est une silhouette métamorphosée qu'aperçoit un jour Karl Oskar, et le mutisme de ce frère revenu de sa ruée vers l'or ne va pas améliorer le peu de confiance qu'il lui accordait. Heureusement l'oreille gauche de Robert nous racontera, à nous lecteurs, toute son aventure, et c'est le cœur d'autant plus lourd que nous assisterons à la reprise de la vie commune en famille. Son épopée est tellement bouleversante, qu'on a presque peine à continuer à s'intéresser aux petits riens quotidiens de nos pionniers. Ils passent de toute façon complètement au second plan, même si on pressent que Kristina en a vraiment marre d'être si souvent enceinte et qu'elle s'use à la tâche.

Un tome qu'on referme en ayant vraiment vécu en empathie sur la California trail, assez dur...

278 p.

 

Tome 7 - Les épreuves du citoyen

Les années passent et voici déjà 12 ans que les Nilsson sont installés en Amérique. Ils ont reçu leurs documents officiels et sont devenus des citoyens américains à part entière. Ils font l'expérience d'élire leur président, de voter pour la toute première fois. C'est d'ailleurs l'occasion de quelques anecdotes amusantes, certains pionniers se laissant griser par l'accomplissement de ce geste si chargé de sens. Mais ils font aussi l'apprentissage des devoirs inhérents à leur nouvelle condition, et quand la guerre éclate, Karl Oskar se sent obligé de répondre à l'appel de Lincoln...

Leur ferme a bien prospéré, mais le travail incessant qu'il a pour cela fallu fournir à usé notre couple. Kristina notamment, à 37 ans, en parait beaucoup plus et elle est épuisée. Le joug de sa foi ne s'est en rien relâché et elle subit énormément de pression interne, écartelée entre ses désirs profonds et ce qu'elle croit être son devoir de chrétienne. Elle découvre pourtant avec beaucoup de plaisir l'aide immense que peut apporter la technologie.

Dans ce tome en fait, maintenant que le gros de l'excitation et de l'installation est passé, on pressent la fin de notre saga et déjà le cœur se serre.

276 p.

 

Tome 8 - La dernière lettre au pays natal

Et voilà comment se termine cette saga, par une dernière lettre au pays natal, et quelle lettre ! Avant que Karl-Oskar ne se remémore toute son aventure depuis son enfance suédoise, il nous faudra passer par deux évènements terribles, bien que très différents. La dernière grossesse de Kristina, et la révolte des Sioux. J'avoue que ces deux éléments liés m'ont franchement remuée, je n'étais pas habituée à de telles descriptions de la part de Moberg qui restait jusqu'à lors beaucoup plus soft.

J'ai relevé deux petits épisodes amusants, d'abord ce passage :

"Il tint particulièrement à alerter ses paroissiennes : moins douées par la nature quant aux choses de l'esprit, la femme était plus facile à émouvoir et à convertir que l'homme et elle était donc une proie plus facile pour tous ceux en quête de prosélytes."

Haem haem

Et Jonas Peter qui raconte son histoire prohibée jusqu'au bout ! Incroyable ! C'est comme si le barde dans Astérix se produisait en concert à Bercy !!

Par contre la série s'achève avec beaucoup de justesse, et c'est l'esprit en paix qu'on referme la dernière page, nos adieux ont été faits dans les règles.

280 p.

 

Alors quel bilan tirer de la lecture de ces 8 précieux tomes ?

D'abord, c'est absolument un incontournable. Non, ça n'a pas été déjà vu ou lu ailleurs, c'est une page de l'histoire de la Suède, qui, si elle est romancée pour nous permettre de nous attacher aux personnages fictifs, n'en reste pas moins très documentée et explicative.

C'est aussi le point de vue des émigrés exclusivement, et à ce titre je ne crois pas qu'on puisse reprocher à Moberg sa vision par trop simpliste du sort des Indiens. Ce serait l'occasion d'un tout autre livre, on ne peut présenter objectivement des évènements quand on se place dans une optique sentimentale. Ce que je veux dire c'est que c'est un choix délibéré de sa part, je pense.

Enfin, je veux rendre hommage quand même au traducteur car ce n'était vraiment pas évident de rendre en français le dialecte anglo-suédois que baragouinent nos émigrés après des années aux USA, notamment les tournures américaines qui sont bien respectées, je trouve.

Lancez-vous, vous ne le regretterez pas ! (Le seul hic, c'est qu'après vous aurez un peu de mal à vous intéresser à une autre lecture, envoûtement persistant...)


Merci à Flo pour la découverte de cette saga !