08.05.2010
Juliet, Naked - Nick Hornby
"Peut-être que Duncan et Linda devraient se mettre ensemble, songea Annie. Ils pourraient discuter entre gente compagnie et rester pantois l'un devant l'autre."

Annie et Duncan sont en couple par défaut. Ils ont uni leur solitude voilà déjà quinze ans, éléments déracinés venus s'échouer à Gooleness, petite station balnéaire britannique; du vent, de la pluie, des stands décrépis, des vieux (mmm ça me rappelle quelque chose, ça...). Pas d'amour entre eux deux, mais une connivence intellectuelle, un fragile statu quo basé sur des affinités communes et un certain désespoir.
Duncan est un abruti. Il n'a cessé de s'enfoncer à mes yeux, un exemple parmi cent autres : "Elle se comportait bizarrement, depuis quelques jours. Duncan n'aurait pas du tout été surpris qu'elle ait rencontré quelqu'un, elle aussi. N'aurait-ce pas été parfait ? Cela dit, il n'aurait pas aimé qu'elle parte avant qu'il ne s'assure que cette histoire avec Gina avait du potentiel, et ça, il était trop tôt pour le dire, vu qu'ils n'avaient pas encore de rencard." Il n'est pas complètement pourri non plus*, juste profondément inadapté. Il entretient une passion démesurée et fort mal canalisée pour un ancien chanteur américain obscur, dans la mémoire d'une poignée de losers à travers le monde, Tucker Crowe.
Ce dernier va réagir à un billet écrit par Annie sur lui sur le net (tout un contexte) et entamer une relation, dans un premier temps virtuelle, avec elle. Tucker m'a beaucoup plu, du début à la fin. Il écrit bien, il est profondément rock & roll, c'est un vrai lecteur, il aime Dickens**. Il choisit d'ailleurs Alfred Mantalini comme pseudo d'adresse mail et Dieu sait que ce personnage est hypocrite et peu fiable, mais souvenez-vous, sa femme ne peut s'empêcher d'y revenir sans cesse, elle l'aime envers et malgré et les évidences. C'est un choix très significatif.
Annie, enfin, est une femme pour laquelle j'ai ressenti beaucoup d'affection. "Elle n'aurait pas la possibilité d'utiliser quelques-unes des pierres angulaires de son lexique - des mots comme Atwood, Austen et Ayckbourn. Et ça, c'était juste pour la lettre A." Quand elle doit apporter des livres à Tucker, elle passe la nuit à dresser des listes dans sa tête. Elle a un humour froid et très anglais, aucune rancoeur, une vraie curiosité intellectuelle, aucun à priori sur les gens.
Et donc ces trois-là vont interagir avec le temps et les distances pour nous mener au bout d'une histoire pleine, contemporaine et prenante, pour le plus grand plaisir du lecteur. A lire absolument.
Ed. 10-18, 2010, 313 p.
Traduit de l'anglais par Christine Barbaste
Lu également par, entre autres (et chacun a relevé un aspect différent et signifiant. Si ça ce n'est pas la marque d'un très bon roman...) : Fashion, Tamara, Ys, Lili Galipette, Le Reilly moins convaincu, ...
* D'ailleurs ce qu'il dit à Tucker à la fin sur l'art et le talent est très joli et très juste. C'est cependant encore très ironique que cela le réhabilite aux yeux de ce dernier. On est tous pareil, certaines louanges nous atteignent d'où qu'elles viennent...)
** "Vous savez, au moins par mon adresse e-mail, que j'ai un faible pour Dickens - en ce moment, je lis sa correspondance. Il y en a douze volumes, de plusieurs centaines de pages chacun. Si Dickens n'avait écrit que des lettres, sa vie aurait déjà été très productive, or il n'a pas écrit que ça. Il y a aussi quatre volumes d'articles de journaux, et des gros. Il dirigea plusieurs publications périodiques. Il trouva le moyen de mener une vie sentimentale qui sortait des sentier battus, et d'entretenir quelques amitiés fertiles. Est-ce que j'oublie quelque chose ? Ah oui : une douzaine de romans parmi les plus grands de la langue anglaise. Alors je commence à me demander si mon engouement pour lui ne découle pas, en partie du moins, du fait qu'il est tout le contraire de moi. Il est pratiquement le seul type dont on peut regarder la vie et se dire : Tiens, en voilà un qui n'a pas perdu son temps. Ça arrive, pas vrai ? Que les contraires s'attirent ? Mais il n'y en a pas beaucoup, des gens comme Charlie."
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18.11.2007
Rose Tremain : le genre qui redonne foi en la lecture
Février 1952, le roi est mort, vive le roi. Dans un champ du Suffolk, légèrement transis, se tiennent les Ward, désireux de participer aux deux minutes de silence nationales. C’est encore une famille, à ce moment-là, portant bien sûr les germes des nombreux dysfonctionnements qui vont l’exploser en milliards de morceaux, mais ils sont ensembles, côte à côte ; et dans le froid et l’attente, la petite Mary, six ans, révèle en une illumination soudaine en secret à sa pintade domestique qu’elle est un garçon, dans ce corps de fillette...
Et puis il y a aussi les parents, le petit-frère avec des deux lignes droites, le grand-père génial et formidable, l’institutrice qu’on voudrait embrasser bien fort sur chaque joue, Irène et Pearl et leur luminosité palpable, le voisin qui aime la country, le dentiste à la sexualité refoulée, les rencontres de la vie et tous ces sentiments si forts et si vrais qu’on ressent derrière chacune des superbes pages de ce roman.
Ving-huit ans (jusqu’en 1980) de chronique villageoise d’un tout petit monde anglais, rural, frustre, étriqué et pourtant, tellement attachant. (prix Femina étranger 1994)
Il n’y a pas tout à fait quatre cent pages, mais passé les cent premières déjà on freine la cadence, on sait qu’on va atteindre beaucoup trop vite l’épilogue, on voudrait que ce soit une saga interminable sur des milliers de pages, parce que cet univers nous enveloppe et nous intègre complètement. C’est tout simple, généreux, pur. On y trouve de l’absurde et du déchirant, je ne pourrais pas mieux dire qu’Anne Walters, citée pour Marie-Claire en 4° de couv : « Ce roman est une merveille. Sa dinguerie, sa compassion, sa violence et son humour, il faudrait pouvoir les boire et s’en enivrer. On gagne un peu d’intelligence à lire Rose Tremain. Un peu, c’est énorme ».
Chouette, je compte TOUT lire d’elle…
« Je m’étais rendu compte après ma visite au médecin que parler de moi à quelqu’un d’autre n’était pas aussi difficile que je l’avais imaginé. J’avais dit quelques mots et tout avait été fini. A part que ces mots n’avaient pas été crus. J’aurais pu aussi bien dire : « Je suis la Vierge Marie . » On croyait que je souffrais d’illusions. Ma mère m’avait dit qu’elle avait une amie, à Mountview, qui croyait être une poule. Et c’était pour cela que cette personne était enfermée là-bas. Personne n’avait cherché à voir si elle avait des plumes. Personne ne lui avait proposé un ver de terre. J’avais pensé lui écrire : « Ce pays a peur de tout ce qui est inhabituel », mais je m’étais rendu compte que l’idée d’écrire à une poule ne me plaisait pas. J’avais l’esprit aussi étroit que n’importe qui d’autre. »
Ed. de Fallois, 1994, (130 F à l'époque) Livre de Poche, 1996
Forcément disponible en bibliothèque
Trad. Jean Bourdier
Rose Tremain - Retour au pays
Voici l'histoire de Lev, quarante-trois ans, qui vient chercher en Angleterre de quoi donner un sens à sa vie. Après des années de communisme, son pays, dans l'Est, est sur le point de s'ouvrir au monde mais en attendant, il n'y a pas de travail. Il n'y a que le froid, intense, et la tristesse, terrible, qui s'abat sur sa vie : son épouse tendrement chérie vient de mourir, sa petite fille est aux soins de la grand-mère dans une cahute glaciale, et il n'y a pas d'argent. C'est courageusement, et avec un balluchon de quelques cours d'anglais, qu'il entreprend les cinquante heures de bus vers l'Angleterre. Il doit trouver un toit et un travail, et envoyer de l'argent au pays. Il va y arriver, rencontrer un tas de gens, partager avec eux quelques bons et mauvais moments, jusqu'au jour où il lui faudra bien revenir...
Dès les premières lignes, on sait ce qu'on va trouver dans ce petit pavé délicieux. Il y a un ton, oscillant perpétuellement entre la tendresse et l'âpreté, entre l'humour et le désespoir qui est toujours la marque des grands romans.
C'est tout autant une histoire d'émigrant, dans laquelle on retrouve un peu du « Comment peut-on être français » de Chahdhortt Djavann, ou du « Syndrome d'Ulysse » de Santiago Gamboa, qu'une histoire d'amitiés et d'amours. Lev est un personnage atypique, qu'on a envie de voir réussir, qui nous parait le mériter, et qui nous offre des heures somptueuses en sa compagnie. Du genre qui redonne foi en la lecture.
Ed. Plon, Feux Croisés, 08.2007, 21,90 €
Trad. Claude et Jean Demanuelli
Rose Tremain - La couleur des rêves
Cap sur les terres encore sauvages de la Nouvelle-Zélande, à l’époque où les premiers colons débarquent sur cette terre aurifère, chassant les Maoris, annihilant Aotearoa. C’est le couple formé par Joseph et Harriett Balckstone qui est la colonne vertébrale de ce roman. Joseph construit une maison de pisé pour recommencer sa vie de zéro, n’emmenant de son passé en Angleterre que sa mère Lilian. Chacun de ces trois personnages a le désir ardent de repartir à neuf, de laisser derrière lui un lourd passé, dont on découvre la teneur au fur et à mesure du récit. Il n’y a pas de profonds liens entre eux, et face à l’adversité ils n’apprennent jamais à se serrer les coudes. Lilian réécrit l’histoire pour accepter son exil, Harriett cherche un sens à sa vie, et Joseph se fait happer par la soif de l’or.
Il partira encore à l’autre bout du pays, dans l’espoir chimérique de faire fortune pour étouffer sa culpabilité. Harriett l’y rejoindra pour lui annoncer la mort de sa mère, sans savoir que c’est elle qui pourrait bien trouver la véritable richesse, en la personne d’un jardinier chinois…
Encore une véritable pépite ciselée pour le plus grand bonheur du lecteur par cette magicienne des mots qu’est Rose Tremain. Ses personnages sont ici emplis de failles, sans absolument rien d’héroïque ou de fantasque ; juste des hommes et des femmes qui luttent durement pour survivre, qui composent avec les cartes que le destin leur avance, et qui se trompent souvent. Elle met également en parallèle la radicalité de deux visions du monde, celle, pragmatique, des nouveaux arrivants, et les croyances aux milles ramifications du peuple ancestral, par le biais d'un jeune voisin au destin - encore - tragique.
On se laisse porter par un souffle romanesque qui monte des tréfonds d’une plume magistrale, c’est admirable et réconfortant.
Peut-être bien l’une des meilleures romancières contemporaines.
Ed. Plon, 2004 379 p. 21,50 € & Pocket, 2005
Traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux
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