01.04.2011
Il est parfois plus difficile d'évacuer quelqu'un de son imaginaire que de le faire sortir de son quotidien
Salomé est écrivain, elle arrive en fin de trentaine et a déjà publié un certain nombre de romans. Dans
deux d'entre eux, elle fait évoluer un personnage qu'elle a la surprise de rencontrer "en vrai", dans la vie. Elle pensait sincèrement l'avoir inventé de bout en bout et réalise qu'elle a dû s'inspirer d'un article sur un homme d'affaire vu dans un magazine. Il vient de racheter sa maison d'édition, et elle a beaucoup de mal à agir normalement, à faire coïncider le Nathaniel qui existe depuis quelques années dans sa tête et l'homme incarné.
"- Vous êtes apparentée à Bill Steiner ?
Je pourrais compter sur les doigts d'une main les gens qui n'ont pas débuté leur conversation avec moi par cette question. J'avoue que, du temps où je lui écrivais des dialogues, Nathaniel se montrait plus brillant. Il aurait pu me demander si je comptais l'impliquer prochainement dans des scènes érotiques. C'eût été une remarquable entrée en matière. Hélas, dans le réel, il faut être deux pour dialoguer. Il faut composer avec l'écueil inévitable qu'est cette impossibilité d'accéder à la pensée de l'autre. On tente plus ou moins de percevoir ce que l'interlocuteur souhaiterait entendre, de même que l'on tente de comprendre le sens caché des mots qu'il énonce, naturellement on n'en sait rien. Tout cela n'est que conjectures. Alors qu'un bon dialoguiste a accès aux deux cerveaux. Il triche. Il adapte les caractères de ses personnages en fonction des effets qu'il souhaite créer et non l'inverse, comme c'est le cas dans nos vies quotidiennes où nos mots sont limités par nos personnalités."
Salomé a beau avoir une vie "normale", voire même carrément privilégiée : un mari et un frère vedettes du base-ball (ils vivent dans une grande aisance à NY), une adolescente douée, un très bon ami à Paris et encore sa mère (avec laquelle elle a une relation compliquée), elle vit surtout dans sa tête. Ce qu'elle constate, dans le réel, c'est que Nathaniel n'est pas intéressé par elle. Pourtant son double de papier est en train d'être le héros de son nouveau roman, et ce qu'on conçoit très bien intellectuellement n'est pas aussi simple à intégrer émotionnellement...
Je me focalise (oh si peu) sur cet aspect du roman, alors que je pourrais en développer bien d'autres, car c'est un roman à trois voix (mari et fille en plus) et il brasse des thèmes assez nombreux et tous intéressants. Pourtant, voilà, c'est ce troublant parcours d'un écrivain confronté à un de ses personnages qui m'a infiniment plu dans ce roman. J'ai trouvé tout ce déroulement très juste, très bien écrit (et décrit) et de ce fait ai forcément pris Salomé en affection. J'ai beaucoup moins aimé l'épilogue (facilitééééé !) qui m'a beaucoup frustrée. Il est vrai que l'ensemble est déjà bien chargé (infirmité, culpabilité, judaïsme, psychologie masculine, enfance malheureuse, schémas familaux, j'en passe...), mais il y a un vrai charme dans tout ça, dans l'écriture de Stéphanie Janicot. Au final je termine ma lecture rêveuse, et c'est tout à fait un privilège.
Le privilège des rêveurs - Stéphanie Janicot
Albin Michel 2007, 343 p.
Merci Caro(line) ! Son billet.