23.08.2011
On ne pourrait pas avoir une conversation normale au dîner, pour une fois ?
"Lorsqu'ils reprirent la route, la nuit était presque tombée. Il restait quelques embouteillages, mais Warren ne fit rien pour s"insérer dans la voie de gauche. Il n'était pas pressé de rentrer. En partie parce qu'il se réjouissait de sentir sa famille réunie : impossible de se rappeler la dernière fois qu'ils avaient voyagé ensemble dans cette voiture. Malgré tout ce qui venait de se passer, il éprouvait une joie aussi tenace qu'absurde. En fin de compte, c'était sans doute la seule chose qu'on puisse espérer : rassembler sa famille dans la voiture une ou deux fois par an, maintenant que les enfants étaient grands - et qu'on avait soi-même des cheveux blancs - et profiter du poids précieux de leur présence."

523 pages en compagnie de la famille Ziller : deux étés et un hiver, 1985-1986, un fiasco annoncé mais néanmoins vécu et ressenti avec eux dans tous ses aspects. Une famille banale, la classe moyenne américaine, 3 enfants, un chien, tout va bien. Puis tout se délite...
On en prend plein la tête, dans ces quelques mois américains. On est dans la banalité totale, identification maximale, style souple et facile, chapitres courts, les pages se tournent toutes seules. Tout ceci paraît tellement déjà vu, au premier abord, qu'on pourrait facilement se tromper et se dire, oui, bon, ok, efficacité américaine, et ? Mais ce serait une erreur, parce qu'Eric Puchner (dont je veux absolument lire le recueil de nouvelles "La musique des autres", 2008) s'y entend pour distiller l'effroi.
C'est réellement effroyable ce qui arrive à cette famille, en terme d'événèment dramatique qui va redessiner la carte de toutes leurs relations (et leur vision de la vie, d'ailleurs), mais déjà avant ça, dans leur façon de s'égarer tous et chacun individuellement, d'être tellement et complètement seuls dans leur tête, désarmés devant leurs réactions face à la vie courante et ne se comprenant tellement pas; ni eux-mêmes, ni les autres.
Et en même temps tout est juste, il y a des passages et des scènes d'une pure beauté, des petits moments de douceur bénie au milieu d'un ouragan de souffrances. Il y a de l'amour dans ces pages-là, et ça vient chercher le lecteur. Que le tout soit exprimé avec une grande simplicité est à mon sens une vraie qualité, en plus. D'autres vous diront que ce n'est pas de la littérature, sans doute.
J'ai dévoré à pleines dents.
Famille modèle - Eric Puchner
Albin Michel, collection Terres d'Amérique, 2011
Traduit de l'américain par France Camus-Pichon
Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : je voudrais que la vie, soit aussi intéressante, que dans les livres, dit-elle, voilà mon problème