21.03.2010
La Compagnie des menteurs - Karen Maitland

Le plaisir est dans le voyage, pas dans la destination, c'est bien connu, et à ce titre La Compagnie des menteurs nous entraîne de main de maître dans une ambiance particulièrement envoûtante : nous sommes un camelot intimement persuadé d'oeuvrer pour le bien de l'humanité en vendant de l'espoir, nous nous voyons enjoint huit compagnons divers et variés avec lesquels il nous faut cheminer; nous nous battons contre une adversité terrible; nous fuyons la pestilence qui étend son mal bleu dans toute l'Angleterre; nous entendons chaque nuit un loup hurler, il semble nous suivre; petit à petit, nous perdons nos compagnons et savons que la réponse est au sein même de la Compagnie...
J'ai de tout temps adoré ces romans où lutter pour survivre prime sur le reste. Il y a là cette petite idée que la vaillance est dans le labeur chaque jour renouvellé, il y a les conditions extérieures hostiles et les croyances et légendes nébuleuses du 14° siècle qui forment un contour inquiétant, on se régale. Chaque personnage est également fort bien croqué, des personnalités disparates, des secrets individuels, des mensonges, des difficultés à s'accorder. Plus qu'un roman historique c'est vraiment un roman d'atmosphère.
Quel dommage alors que le "coup de théâtre final" annoncé soit éventé textuellement page 395, et que l'épilogue soit si terne. Ça refroidit du coup l'enthousiasme fébrile qui m'a fait tourner les pages sans m'arrêter. Ça n'en reste pas moins un bon roman !
Ed. Sonatine, 2010, 569 p.
Traduit de l'anglais par Fabrice Pointeau
Le "en cours de lecture" de Susan Calvin, Biblio partage mon avis,
13:54 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : moyen-âge, adversité, survivre, traître en son sein |
01.10.2009
Malevil - Robert Merle
Le premier paragraphe :
"A l'École Normale des Instituteurs, nous avions un professeur amoureux de la madeleine de Proust. Sous sa houlette, j'ai étudié, admiratif, ce texte fameux. Mais avec le recul, elle me paraît maintenant bien littéraire, cette petite pâtisserie. Oh, je sais bien qu'un goût ou une mélodie vous redonnent, très vif, le souvenir d'un moment. Mais c'est l'affaire de quelques secondes. Une brève illumination, le rideau retombe, et le présent, tyrannique, est là. Retrouver tout le passé dans un gâteau amolli par une infusion, comme ce serait délicieux, si c'était vrai."
Deux courts extraits :
"Ma mère, par exemple. Geignarde et prêchi-prêchante, elle a le vice des gens médiocres : elle récrimine. Simple alibi pour l'esprit de routine."
"Il se livre à l'ambition, c'est-à-dire qu'il ne se donne pas aux choses qui lui feraient vraiment plaisir, mais à celles que les autres trouvent importantes."

C'est sur le blog Les libraires se cachent pour mourir que j'ai pioché le goût de lire ce roman, à un moment il indiquait, comme ça en passant, que c'était peut-être bien ce qu'il avait lu de plus fort dans l'année (comme quoi parfois, nul besoin de faire 9 paragraphes classifiés par thème ^^).
Dès la première page, j'ai été cuite. Foudroyée immédiatement par la beauté de la langue, qui se fait multiple en plus tout au long du roman (avec une prof de maths qui articule exagérement un vocabulaire recherché, un brave attardé mental, du patois, de la rhétorique, de la propagande, j'en passe, et même, figurez-vous, une muette, qui saura parfaitement se faire comprendre). Mais tout aussi forte est l'histoire, qui dénie au lecteur la possibilité de s'arrêter : Non, on ne peut pas marquer de pause, chaque page appelle la suivante, on est à fond dedans !
Malevil, c'est un récit post-apocalyptique. La guerre atomique a eu lieu (fulgurante). Personne n'a rien compris, personne ne sait quelle est l'ampleur de la destruction (mondiale apparemment, en raison du dérèglement climatique) et à la limite peu importe : pour ceux qui ont survécu, il s'agit de continuer à vivre, et donc de s'organiser.
A Malevil, ils sont un petit groupe vite mené par Emmanuel Comte, notre narrateur. Ils se débrouillent comme des chefs, créent une petite société en communisme agraire primitif, sont en autarcie et retrouvent peu à peu un sens à la Vie. Mais ils ne sont pas les seuls survivants, et ce sont véritablement des guerres qu'il faut gérer...
Aux côtés d'Emmanuel, on a ponctuellement l'intervention du jeune Thomas, qui recadre un peu les évènements, avec une objectivité dont le narrateur manque de plus en plus au fil des pages. Emmanuel se révèle dans ces conditions difficiles, se dépasse même très certainement, et a besoin pour ce faire d'une importante confiance en lui, qu'on comprend parfaitement en tant que lecteur. Il nous agace malgré tout, parce que c'est comme ça, on n'aime pas les hâbleurs à qui tout réussit. En même temps on s'identifie complètement à ses "ouailles", on compte sur lui pour se montrer fort quand c'est nécessaire (allez tuer des inconnus morts de faim en face à face, vous, parce qu'ils mangent votre blé même pas encore mûr sur sa tige, tout cru), réfléchi quand il s'agit de gérer les relations sociales, généreux pour les survivants du village voisin, impitoyable pour l'affreux curé qui a y a pris le contrôle, pénétrant quand il se penche sur la religion, bref, on veut un guide, un appui, un leader "qui sait". Et on voudrait, qu'en plus, il soit modeste ?
Bon on se gausse quand même de ce "il parpalège" qu'on voit toutes les 3 pages. Alors j'ai cherché, c'est cligner de l'oeil. A priori sur le net c'est uniquement en rapport avec Robert Merle qu'on en parle ;o)
Mais Malevil, quoi. Le genre de roman qui vous promet des nuits agitées, des interrogations sans fin, et qui est, au final, d'un pessimisme profond, mais absolument pas déprimant. Marquant.
Ed. Gallimard, 1972 & Folio 636 p.
Lu également par Bouh et Caroline.
06:23 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (39) | Envoyer cette note | Tags : post-apocalyptique, survivre, communauté, se défendre, politique, avenir, et surtout, génial, ah et sf aussi |
14.12.2008
La tendresse des loups - Stef Penney
Ce qui caractérise le plus ce roman, c'est sa puissance d'évocation : pendant quelques heures vous êtes au XIX° siècle, dans les grandes étendues enneigées du Canada, le froid est assassin et les regroupements en communautés épars. A Dove River, ce sont des écossais. Un trappeur français est retrouvé scalpé dans sa cabane, et des représentants de la compagnie arrivent pour élucider le meurtre. L'enquête mènera plusieurs personnes à la découverte d'une communauté religieuse Norvégienne, et surtout chacun à s'interroger sur le sens de sa vie...
C'est un roman riche et foisonnant, où l'on s'attache aux pas d'une multitude de personnes, chacune douée d'un formidable charisme. Madame Ross est le fil conducteur, femme dure, au lourd passé (asile), à la recherche de son fils adoptif, suspecté. Mais chaque être ici mis en scène se révèle bien plus complexe qu'il n'y parait, et sur chacun d'eux flotte une menace immanente et permanente. Le pognon, ce sale moteur, mène encore et toujours la danse finale, mais il est bien chétif face à l'immensité hostile de la nature. Et c'est sans doute ce qui ressort le plus fortement de ces pages que l'on dévore, le décalage entre la petitesse des hommes (au sens propre comme au figuré) et la toute puissance des éléments. Avantage indéniable à ceux qui les respectent...
Le cruel désenchantement des pensées des uns et des autres, la brutale force de vie, et une intrigue solide et nourrie font de ce premier roman (!) un moment très fort de lecture. Je recommande !
Ed. Belfond, 2008, 446 p., 22 €
Traduit de l'anglais (Ecosse) par Pierre Furlan
Titre original : The Tenderness of Wolfes
(Par contre, les loups sont vraiment juste dans le titre, ou une pensée vague omniprésente...)
07:34 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (30) | Envoyer cette note | Tags : premier roman, canada, 19°, grands froids, indiens, survivre, suspens |

