16.08.2010

Le déjeuner de la nostalgie - Anne Tyler

"Les familles heureuses se ressemblent toutes; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon." : Ce roman en est une illustration de plus, mais quelle illustration !

 

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Chez les Tull, on ne rigole pas souvent. Le père est parti un beau jour, il a dit "je pars", et voilà. Sont restés avec Pearl, la mère, les trois enfants, Cody, Ezra, et Jenny. Pearl a fait comme elle pouvait, en retrait de toute vie sociale. Les enfants ont grandi. La vie est passée. Mais jamais - jamais - ils n'ont pu mener à son terme un simple repas en famille...

Ce roman est merveilleux. A travers une trame des plus épurées (le portrait d'une famille banale), il décline toute la gamme des émotions. Nos personnages sont fragiles, touchants, on les voit s'emmêler dans les erreurs et on se fait charcuter le coeur au passage. On met le doigt sur les causes et effets, on voudrait pouvoir leur filer un petit coup de pouce, on voudrait ne jamais se reconnaître dans tel ou tel moment et arrêter cette culpabilité montante et en même temps que ça dure toujours, que personne ne meurt, que les pages se multiplient toutes seules pour ne jamais en terminer.

"Je savais très bien ce qui allait se passer, ce soir, au dîner, dit Pearl à Cody. Je ne suis pas idiote. Je le savais. Il s'est fiancé; il va épouser cette fille de la campagne. Je le savais de toute façon, mais ça m'a fait un coup en entrant dans le restaurant de voir ces cinq couverts sur la table. Je me suis conduite stupidement. Oui, stupidement. Tu n'as pas besoin de me le dire, Cody. Seulement voilà, quand j'ai vu ces assiettes, quelque chose s'est brisé à l'intérieur de moi. J'ai pensé : "Bon, bon, si ça doit arriver très bien, mais pas ce soir, vraiment pas ce soir. Au moment où je viens d'acheter une robe de mariage, une seconde robe de mariage pour ma fille unique." Et alors, tu l'as vu, je me suis arrangée pour faire une scène de manière que ce dîner soit annulé. Exactement comme si j'avais tout prémédité, ce qui, évidemment, n'est pas le cas. Tu me crois, n'est-ce-pas ? Je ne suis pas aveugle. Je sais parfaitement quand je me conduis bêtement. Parfois je me vois de l'extérieur comme si j'étais sortie de mon corps et je regarde ce qui se passe, totalement détachée. "Maintenant, arrête", je me dis quelquefois mais c'est comme si j'étais... embrasée. Je dois poursuivre, je dois foncer. "Oui, oui, je vais m'arrêter, simplement je voudrais encore dire cette petite chose, juste cette petite chose en plus..." Cody, tu le sais, n'est-ce-pas, que je veux que vous soyez heureux tous les trois ? Bien sûr que je le veux. Et je ne vais pas empêcher Ezra d'épouser cette fille - bien que je ne ne voie pas ce qu'il lui trouve : un garçon manqué, pratiquement sans éducation. Elle arrive vraiment de la cambrousse, je me demande si elle savait ce que c'était que des chaussures - tu devrais jeter un coup d'oeil sur la plante de ses pieds un de ces jours. Ce que je veux dire, c'est que je n'ai jamais été une de ces mères qui essaient de garder leur fils pour elle. Franchement, je souhaite qu'Ezra se marie. Je le souhaite vraiment. Je veux que quelqu'un prenne soin de lui, tout particulièrement de lui. Toi, tu peux te débrouiller tout seul mais Ezra est si... je ne sais pas, tellement sans défense... Évidemment je vous aime tous les trois de la même manière, exactement de la même manière, mais... Tu vois, Ezra est tellement bon. Tu comprends ? De toute façon maintenant il a cette fille, cette Ruth et ça l'a complètement changé. Regarde-le quand elle entre dans une pièce avec son air fanfaron ou quel que soit le nom que tu donnes à cette allure qu'elle a. Il l'adore. Quand ils sont ensemble, ils ne pensent qu'à jouer, comme deux tourtereaux. C'est vrai, ils me font souvent penser à des tourtereaux se serrant l'un contre l'autre en gloussant, en sautillant autour de la cuisine. Ou alors ils écoutent ces Folk songs du Sud dont Ruth est absolument folle. Mais, dis-moi, Cody, tu me promets de ne répéter ça à personne. Tu me le promets, n'est-ce-pas ? Quelquefois, Cody, je reste là à les regarder et je me rends compte qu'ils croient qu'ils sont absolument uniques, les premières, les seules personnes au monde à avoir éprouvé de tels sentiments. Ils croient qu'ils seront éternellement heureux, que leur mariage ne ressemblera en aucune façon à ces unions médiocres, ennuyeuses, plates qu'ils voient autour d'eux. Ils ne se contenteront jamais de si peu. Ça me rend folle. Je n'y peux rien, Cody, je sais bien que c'est de l'égoïsme mais je n'y peux rien. J'ai envie de leur demander : "Mais pour qui donc vous prenez-vous ? Pensez-vous vraiment être uniques ? Pensez-vous vraiment que j'ai toujours été cette vieille femme acariâtre ?" Écoute, Cody, moi aussi j'ai été, à un moment de ma vie, unique pour quelqu'un. Il me suffisait d'étendre la main, de poser un doigt sur son bras au moment où il était en train de parler pour qu'il se taise brusquement, tout embarrassé. J'étais pleine d'espoir. On me courtisait. J'ai eu un mariage magnifique. J'ai eu trois grossesses merveilleuses. Chaque matin je me réveillais en pensant que quelque chose d'absolument parfait se produirait dans neuf mois, puis dans huit, puis dans sept... c'était comme si j'étais illuminée de l'intérieur. L'avenir me paraissait lumineux. Et lorsque vous étiez tout petits, eh bien, j'étais le centre de votre univers ! J'étais tout pour vous ! C'était maman par-ci, maman par-là et : "Où donc est maman ? Où est-elle partie ?" et lorsque vous rentriez de l'école : "Maman ? Est-ce que tu es là ?" Ce n'est pas juste, Cody. Franchement ce n'est pas juste. Maintenant je suis vieille et je passe sans que personne ne me remarque, une étrangère. Cette injustice m'est insupportable, Cody, mais je t'en prie, ne répète rien de ce que je t'ai dit aux autres."

C'est un très long extrait (et on est même pas jeudi, tsss), mais je le trouve parfait. Beau, émouvant, et terriblement sincère. On ne peut pas dire que Pearl soit toujours dépeinte sous un jour sympathique, mais ce n'est pas moi qui lui jetterai la première pierre.

Un roman qui m'a touchée au plus profond, en tant que fille, mère, soeur, belle-mère, belle-soeur (c'est dire si l'éventail des portraits est grand) et future grand-mère (pas tout de suite-tout de suite, non plus, hein).

 

Ed. Stock, collection La Cosmopolite, 1983 & 2009 (1982 en VO) 389 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michel Courtois-Fourcy

Titre original : Dinner at the Homesick Restaurant

 

23.02.2009

Le soir autour des maisons - Muriel Levraud

"Pour les plâtres de Venise, n'oublie pas, un chiffon salé, mais sec."

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Tout commence - et tout finit - par Brune-Olive. Elle vient de s'installer à La Garde (qui, "pendant longtemps, n'avait été qu'un hameau isolé. A travers l'herbe reine, on comptait tout juste huit maisons, peut-être neuf, peut-être dix, tout dépendait de la taille de l'herbe, et si l'on se tenait accroupi ou sur la pointe des pieds. C'est discrètement que la ville s'était approchée. Une maison, puis deux s'étaient posées le long de la route, puis d'autres encore, par troupeaux (on dit lotissement pour les maisons), envahissant les champs, déssouchant les arbres, faisant reculer la campagne plus loin, dans le fond. Bientôt, le hameau devient un huitième de ville. Un quartier, pour se donner une idée par rapport aux mandarines. Toutefois, même citadine, La Garde était restée bucolique car autour des maisons, pour faire joli, on avait laissé de l'herbe, et derrière il y avait encore des chemins de promenade au détour desquels restaient des bois, des prés, une mare ici, une clairière là, et, sur le bord des fossés, des fleurs sauvages, et cela, c'était bien gentil de laisser de la place aux fleurs sauvages.") et ne trouve pas le café. il est 6h30 du matin, une lumière est allumée dans la maison plus loin, elle va frapper.

Débute alors une amitié franche entre Brune-Olive et Solange. On passe quelques temps avec ces deux amies, on apprend à les connaître ainsi que leur petit monde, et déjà la mort frappe : Brune-Olive est condamnée. Mais elle n'entend pas se laisser réduire au silence (c'est une personnalité, cette Brune-Olive !) fut-ce par la mort elle-même, alors elle s'organise. Elle prépare ainsi des tas de cartons remplis de lettres pour tout le village, envisageant toutes les possibilités de leur futur...

Un roman bourré de charme et de fantaisie qui séduit le lecteur à son corps défendant. Impossible de ne pas craquer devant les séminaires-goûters, les lettres, l'inventivité (quels personnages hauts en couleurs, quel jeu avec la langue !) et l'espièglerie de Murielle Levraud.

"Non ! Elle allait cesser de se torturer l'esprit avec cette histoire, elle allait cesser de penser, enfin, de tourner autour de ce rond-point, comme elle le faisait depuis un long moment.

- Dix minutes, madame, lui dit le gendarme qui venait de la faire stopper sur le bas-côté, vous vous croyez dans un manège ?"

En fait on enrage d'arriver si vite (trop vite, franchement !) à la dernière page, on veut encore des histoires de La Garde, plein !

 

Ed. Julliard, 2009, 148 p., 17 €

 

L'avis de Clarabel.