24.08.2011
On avait pourtant tenté de m'apprendre qu'il était plus sage et plus responsable de résister à la tendresse.
"Maintenant, tu en sais un peu plus sur ce que je veux te raconter. Tu as certainement deviné de qui il est question. Mais fais comme si tu ne savais rien, comme si tu ne te rappelais de rien. Tu te dis que j'enjolive la réalité, c'est bien possible. Mais c'est uniquement pour que tu t'en tiennes à mon récit, que tu oublies ce que tu sais déjà. Essaie de te dire qu'il s'agit d'une histoire que tu ne connais pas, avec des gens qui ne te concernent pas. Je sais, ça demande un effort d'imagination. C'est pour ça que j'en rajoute un peu, que je brode, que je prends mon temps. Pour que tu sois prise dans mon histoire et que tu ne voies rien d'autre que ça."
Ce passage arrive page 78, et jusque là (et encore un peu après), je me disais ouais bon, c'est bien mignon cette évocation de l'été quand, adolescente, la narratrice allait chez tes grands-parents au fin fond de la province. C'est assez réussi, tableau bien dressé, on voit bien le truc, mais qu'est-ce que ça raconte, au fond ? La narratrice s'adresse à sa grande soeur (et en fait non) et lui raconte un évènement de cet été-là qui a changé la donne pour elle. On s'attend bien évidemment à un certain type d'évènement, tout est fait pour nous aiguiller en ce sens, et on est surpris.
Non, on ne peut pas s'attendre à ce qui nous est raconté, on ne peut surtout pas pressentir la force du mal qui va nous grignoter le coeur en lisant la première centaine de pages. Car les suivantes sont percutantes, pas dans un genre violent ou frontal, plutôt très en finesse, insidieusement, ça touche en plein coeur et ça fait un mal de chien. Affreux, affreux, affreux, on gémit même, ouch, très très bien joué, bravo, c'est malin, tiens.
Le premier été - Anne Percin
163 pages délicates et captieuses
Editions du Rouergue, collection la Brune