31.10.2010

Rien de grand, rien de noble, juste la réalité de la quête

Nous sommes dans un monde de ténèbres, au sens propre comme au figuré (il fait nuit tout le temps et on croit que la terre est plate, en gros). Des enfants sont "formés" et envoyés à intervalles réguliers depuis des lustres "en quête" : il leur incombe de trouver la lumière. C'est à la fois très simple et très compliqué, car il semblerait que l'obscurantisme ait été finalement voulu et tout le monde ne cesse de dire ou de faire des trucs insensés au nom du Seigneur : l'extrêmisme religieux à son paroxysme.mazaurette.jpg

Voici un roman de Fantasy bien costaud, qui m'a grandement emportée entre ses pages. Nous évoluons au milieu d'êtres physiquement monstrueux, bébés qui naissent avec une tête de rat ou prince héritier à la tête de chèvre sur un corps difforme, plein d'articulations mal placées et de veines protubérantes. D'autres sont d'une beauté apparente irréelle mais ruminent un fondamentalisme religieux sectaire. Tous évoluent dans les chemins subtils du dit, du non-dit, du sous-entendu, du possiblement pensé, des menaces transversales, du court et du long-terme, des alliances d'une seconde et des rancoeurs d'une vie.

Et ça fonctionne, ma foi, ça roule même du feu de Dieu (hu hu hu), par la grâce de personnages principaux fascinants bien ancrés dans les rouages du genre. Ici on se bat pour survivre, pour comprendre, on compte avec des interventions surnaturelles et on se fait dézinguer sans merci. 

Quelque peu haletant, même.

 

Dehors les chiens, les infidèles - Maïa Mazaurette

Ed. Mnémos 2008 & Folio SF 2010, 443 p.

05.02.2010

La Diagonale du Traître - Hervé Hamon

Douze nouvelles qui déclinent le thème de la trahison, mais tout en nuances et subtilités. Il s'agit ici de trahisons non formulées, qui vont chercher jusqu'à l'essence même des êtres. On passe d'un univers à un autre, du plus futile (Nouvelle Star) au plus dramatique (Un Judas pareil) en faisant escale en philosophie (L'infidèle) ou en politique (Sans famille).

 

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J'ai aimé chacune de ces douze nouvelles, c'est très rare dans un recueil. J'ai pioché ça et là beaucoup de passages qui m'ont vraiment plu, des phrases qui sont comme des portes qui s'ouvrent sur quelque chose de bien plus grand que les quelques pages consacrées à chaque histoire. J'ai aimé également la diversité des univers, l'éditeur qui est sûr d'avoir obtenu le Goncourt, l'auteur pour la télé qui morfle comme un fou avec son scénario, l'homme plaqué salement par sa femme, le touriste en Inde... On voyage beaucoup, et c'est une petite joie à chaque fois de découvrir dans quel monde on atterrit.

L'infidèle, justement, raconte l'histoire d'un jeune homme qui, peu de temps après avoir intégré la plus prestigieuse classe de khâgne, à Henri IV, s'en échappe, sans pouvoir se faire comprendre de ses parents. Tout en finesse, il nous donne à entendre son raisonnement. "Cette douleur est muette. Je m'aperçois que l'accès à la culture, aux études, à "l'ascenceur social" est toujours une forme de trahison. Si respectueux soit-on de son milieu d'origine, des gens eux-mêmes, de leurs rêves, de leur modèle de vie, on s'évade, on s'enfuit, on perd le langage commun, on transgresse. On devient autre, engagé sur des rails qu'on a choisis et pas choisis à la fois. Se cultiver, ma parole, il me semble bien que c'est trahir. Surtout si l'on n'a pas l'intention de s'enfoncer dans les ornières de la routine, des petits calculs, de la réussite prédigérée. Si l'on entend s'écarter, parce que la culture, justement, c'est la possibilité de s'écarter." Mais même une fois la décision prise, ce n'est pas simple...

Dans Dégage, c'est cet homme, correct, qui bosse et fait tout ce qu'il peut, vraiment le bon bougre, on le sent bien, qui se fait salement plaquer. Il encaisse, il continue, les années passent, il a perdu beaucoup dans cette histoire, le contact avec les enfants de l'autre, qu'il a élévés pourtant, notamment, et quand il sort un peu la tête du gouffre, on ne le lui permet pas... Beaucoup de bassesse, dans la trahison, en général ? Indubitablement, nous racontent ces nouvelles.

"J'avoue qu'en matière de Bordeaux, ma culture est plus que lacunaire. Il m'a toujours paru que ce monde-là n'était pas mon monde, qu'à l'approche des domaines et des châteaux, mon réflexe impensé s'apparente à celui de la Bruyère : je me sens peuple. Les "vrais" connaisseurs de Bordeaux persistent à cultiver le style des critiques d'opéra : leur intention ne paraît nullement d'atteindre le profane ou le débutant, mais de le disqualifier."

Tiens, je connais un autre domaine où c'est exactement pareil... :)

 

Ed. Dialogues.fr, février 2010, 172 p.

A noter qu'en fin d'ouvrage est indiqué un code permettant de télécharger l'intégralité du recueil, pour les Iphones ou autres readers numériques.


Hervé Hamon parle de ce recueil (merci Yvon)