18.04.2011
Non seulement je ne l'oublierai jamais, mais encore je me le rappellerai toujours
A Ry, petite commune de la Seine Inférieure, tout se sait. Les rillois ressemblent à de placides normands, mais si les apparences sont sauves, rien ne leur échappe de ce qui se trame autour d'eux. Marie-Delphine-Juliette Hommet (née Leblanc) le sait bien, car si elle est devenue au fil des années une solide matrone de 43 ans, il se murmure que l'ancien docteur Yanoda lui aurait laissé un vivant souvenir. Auguste-Parfait-Magloire Hommet (aux parents sagaces et modestes !), lui, ne voit rien de tout ça, totalement empêtré dans une estime de soi aussi extraordinaire que mal placée. Et aujourd'hui il se verra remettre la légion d'honneur ! Tandis qu'il s'occupe de rédiger (anonymement) le récit de cette cérémonie (avant qu'elle ne se déroule), son épouse fait le point de sa vie...
Ju-bi-la-toi-re. Du premier au dernier mot, qui sont ciselés et d'un allant admirable, on savoure dans la joie la plus pure cet unique roman de Sylvère Monod.
Car Ry a connu un drame. Delphine Bivarot s'est donné la mort, après avoir alimenté grassement les messes basses du village. Son veuf, le docteur Charles Bivarot, ne lui aura pas survécu longtemps. Marie n'est pas très fière d'elle sur ce coup-là, la Delphine elle n'a jamais pu l'encadrer, allant même jusqu'à souhaiter pouvoir s'occuper de la petite Bastienne à sa place. Auguste, lui aussi, s'est montré pour le moins négligent dans son rangement de l'arsenic. Les années passant, la culpabilité se voit étouffer gentiment, sauf qu'un écrivain met les pieds dans le plat : dans un roman aussi novateur que décrié, il raconte la vie de Delphine Bivarot...
Jubilatoire, donc. Avec une malice toute flaubertienne, Sylvère Monod nous montre à quel point il maîtrisait l'univers de ce magicien des mots, et nous invente une vie de Madame Homais crédible et habitée, que l'on dévore avec appétit et grand plaisir.
A titre d'exemple, sa façon de décrire un de ses prétendants : "En même temps qu'il parlait ainsi, il ne pouvait empêcher son regard de se poser, avec de soudains éclairs de gloutonnerie sensuelle, tantôt sur les plus fins morceaux restés dans un plat, tantôt sur un visage ou un corps; et il semblait qu'il s'arrêtât alors non sur la fraîche demoiselle ou la jolie jeune épouse, mais sur les beaux traits de son collègue à peine sorti de l'adolescence." Vous avouerez que ça a plus d'allure que de dire qu'il était gourmand et homosexuel.
Dans les dernières pages, Marie Hommet lit Madame Bovary. Et ce qu'elle en dit est soulevant de beauté :
"Marie Hommet était une lectrice plus lente et moins passionnée que feu son époux. Aussi fut-ce seulement après les obsèque qu'elle reprit Madame Bovary, parvint en trois jours au terme d'une première exploration de ce roman et en aborda aussitôt une deuxième lecture, plus approfondie et plus sereine.
Qand elle referma pour la deuxième fois le livre écrit par M. Flaubert, elle se rendit compte que ses griefs personnels n'étaient rien, comparés à l'admiration éperdue qu'avait suscitée en elle l'immense talent de l'écrivain. A maintes reprises, elle avait complètement oublié qu'il s'agissait d'une histoire, de lieux et de personnes qui lui fussent familiers; alors elle ne lisait plus Ry sous Yonville, Hommet sour Homais, Dufrénois sous Lefrançois et ainsi de suite. Elle avait été trop émue, trop captivée même, par le récit. Mme Hommet n'était certes pas en mesure d'apprécier pleinement les mérites artistiques d'une oeuvre littéraire, pour exceptionnels qu'ils fussent. Elle manquait d'expérience, donc de points de comparaison. Mais le style de Gustave Flaubert ne l'en avait pas moins enchantée : sans se demander en quoi consistait la qualité de ce style et à quoi tenait l'enchantement subi par elle, elle avait bien vu la beauté des paysages, la puissance d'évocation des atmosphères, la pénétration des analyses de sentiments, l'harmonie des phrases, la rigueur dans le choix des mots. Le seul exercice apparenté à la littérature auquel elle se fût jamais livrée était l'aide apportée à son mari lorsqu'il la consultait sur la rédaction d'un article; dans un premier jet d'Auguste Hommet elle avait toujours trouvé sans peine beaucoup à reprendre : des répétitions de mots sautaient aux yeux, des enchaînements de propositions s'étiraient interminablement, scandés de rudes conjonctions et pronoms relatifs; les adjectifs de la plus banale grandiloquence proliféraient. Dans Madame Bovary, il lui semblait que ce fût tout le contraire, qu'il n'y eût nulle part un mot de trop ou une syllabe discordante, ou même une phrase qu'on eût eu avantage à couper différemment, ou à disposer d'une autre manière. Le livre parut donc, même aux yeux suprêmement incompétents de Marie Hommet, atteindre à la perfection.
Et quelle extraordinaire force de sympathie habitait l'auteur ! Aucun de ses personnages, assurément, n'était digne d'estime ou d'affection sans réserve. Emma, la pauvre Bovary, était peut-être un peu sotte, sans doute passablement égoïste, tout occupée par la recherche de ses plaisirs et le culte vaniteux de ses illusions; en somme elle n'était pas par elle-même une personne bien intéressante. Et pourtant M. Flaubert, se gardant de la juger, donnait l'impression de la comprendre, et réussissait à la faire comprendre par ses lecteurs, ou tout au moins par certaine lectrice. Pas un instant il ne l'idéalisait, il ne lui conférait les irrésistibles séductions et le prestige éclatant qui sont l'apanage des héroïnes de romans. D'où venait donc qu'à la suite de l'écrivain on finît par s'attacher à Emma, par s'affliger quand on voyait les nuages s'amonceler au-dessus d'elle, et par verser des larmes sur ses souffrances et sur sa mort ? Mystère de l'art. N'allait-on pas jusqu'à sangloter sur la détresse de ce nigaud de Charles quand il était endeuillé ? (...) Il y fallait donc le génie."
(Marie Hommet relira sans cesse ce roman, et finira par tenter d'écrire à Gustave Flaubert, mettant alors en lumière différents points férocement intéressants.)
"Madame Homais", de Sylvère Monod, a paru en 1988 chez Belfond (236 pages). Si l'accueil critique a d'abord été bon, quelqu'un au Monde a assassiné ce roman en trois phrases définitives, refusant qu'un universitaire puisse jouer avec l'oeuvre de Flaubert. Sylvère Monod en a été tellement meurtri qu'il n'a plus jamais repris la plume, en dehors de son admirable et fantastique travail de traduction (et ses géniales études et préfaces, dans La Pléiade ou ailleurs) : quelle absolue tragédie pour nous.
Convolvulus l'a lu aussi.
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