07.10.2010
Séquences afropéennes Saison 1
Elles sont jeunes, belles, parisiennes, elles forment une bande de copines, ont des amours, des ex, des mères, des familles, des questionnements existentiels sur leurs cheveux, les héroïnes de Blues pour Elise sont pétulantes, charmantes, vivantes. Elles sont noires*, aussi, et de ceci découle parfois tout un langage, des codes, des mots précis que je maîtrise bien peu. J'aime autant les éviter, et parler avec mes mots à moi de ce qui m'a beaucoup plu dans ce roman : sa vivacité.

Intitulé "Séquences afropéennes Saison 1" (la saison 2, Paris' Boogie est annoncée), ce roman est construit comme un cd musical. Les personnages se dévoilent en une séquence à eux seuls (presque) réservée, puis se croisent, interagissent les uns avec les autres.
Amahoro, par exemple, n'a plus de nouvelles de Michel depuis qu'un soir elle lui a fait atteindre le 7ème ciel. Aussi étrange que cela puisse paraître, la "fantaisie impromptue" qui lui est venue en cours d'action, et qui a visiblement énormément plu à son homme, l'a également extrêmement mis mal à l'aise. L'un comme l'autre, ils y réfléchissent, aidés par leurs amis. Pas facile pour un homme d'accepter de ne pas toujours mener l'action...
L'ami de Michel c'est Gaëtan, il est l'amoureux de Shale, qui est pour moi le personnage le plus intéressant de ces séquences, le plus attachant en tous les cas. Elise, qui donne son titre au roman, est sa mère, et son éclairage en séquence finale explique bien des choses. Dans "C'est l'amour", elle nous parle de Gaëtan, et j'ai beaucoup aimé sa façon d'en parler :
"Shale expliqua que c'était la première fois qu'elle était à ce point attirée par un homme assez peu avenant, selon les critères désormais obsolètes qu'elle avait jusque-là appliqués au choix de ses partenaires. Gaëtan n'était ni grand, ni particulièrement svelte. Quelque chose d'indéfinissable dérangeait l'harmonie de ses traits. Il fallait le regarder de près, sous un angle précis, pour voir ce qui avait failli exister, mais qui s'était retiré au dernier moment. Sa beauté avait renoncé à s'exposer, exigeant un regard méticuleux. Shale n'avait pas eu d'effort à fournir. Ses yeux avaient immédiatement vu le dessous des cartes. La beauté, plus souterraine qu'intérieure, de Gaétan. Amahoro l'interrogea sur la différence qu'elle faisait entre le souterrain et l'intérieur. Shale fit une pause, avala une autre gorgée de son cocktail de fruits, cherchant les mots justes pour exprimer sa pensée. Son amoureux était une belle personne en dedans aussi, elle ne prétendait pas le contraire. En parlant de sa beauté souterraine, c'était uniquement à son corps qu'elle faisait allusion. Ses attraits physiques étaient dissimulés sous quelque chose qui les rendait absolument imperceptibles, si on ne faisait pas attention. Amahoro se dit très intéressée par cette théorie, désireuse d'en apprendre davantage à propos de ce sex-appeal des profondeurs.
Shale haussa les épaules. Elle ne savait pas trop. Cette sorte de beauté se captait plus qu'elle ne se voyait. Elle était dans l'énergie d'un individu, les intonations de sa voix, les mots choisis pour s'adresser à l'autre, les gestes, le regard. Par ailleurs, Gaétan avait une assurance rare chez les jolis garçons qu'elle fréquentait habituellement, parce qu'elle ne reposait sur rien de futile, sur rien de périssable. Il avait une réelle puissance de vie."
A la fin de chaque séquence, Léonora Miano nous offre l'ambiance sonore dans laquelle elles ont été écrites et j'ai beaucoup apprécié la légèreté de l'ensemble. Nul besoin d'entrer dans la gravité pour dresser de vrais portraits sociaux, pour montrer par petites touches ce que c'est qu'être noir* à Paris de nos jours, sans verser dans la revendication ou le constat amer.
Un roman chaleureux, tendre et gai, que l'auteur présente elle-même sur son site.
Blues pour Elise - Léonora Miano
Ed. Plon, 2010, 197 p.
* afropéennes, donc. Voir les commentaires.