16.12.2010
Les trois saisons de la rage - Victor Cohen Hadria
Nous sommes en 1859, et suivons pour commencer un échange épistolaire entre deux médecins. L’initiateur de cette correspondance est sur les routes vers l’Italie avec les troupes de l’Empereur, et contacte le docteur Lecoeur dans la campagne normande, afin de permettre à un de ses soldats de communiquer avec sa famille. Personne ne sait lire chez les paysans, on a besoin d’intermédiaires. A travers leurs lettres, ces deux hommes nous invitent dans cette période troublée, et au départ on entre un peu à reculons.
Puis c’est le journal du docteur Lecoeur qui nous est proposé, de janvier à juin (sa fille ouvre et ferme le roman); et là c’en est fini de nous, on est totalement captifs.
Le quotidien d’un médecin de campagne à cette époque est fascinant. L’idée qu’on s’en était fait à travers sa correspondance première était tronquée, le docteur Lecoeur est un être à la fois très simple et très complexe, bon mais parfois sentencieux, faillible mais vraiment dévoué, âgé mais chaud comme la braise.
Les situations auxquelles il est confronté sont diverses et souvent très fortes, il en profite pour asseoir son avis sur la religion, la sorcellerie, la nature humaine, mais aussi pour exercer son métier au mieux, avec tout ce que les années peuvent lui apporter en améliorations (oh sa découverte du sandwich !), aussi bien scientifiques qu’au niveau personnel. La langue utilisée est délicieuse, tenant à la fois de Maupassant et de la Bruyère, « j’allai en grande presse » « Le nécessaire exutoire de ma virilité fut de conjugaisons stipendiées et abritées par les maisons réservées »...
Et au final tout cela prend formidablement bien. Il y a quelque chose de la chronique sociale et historique, tout en préservant un coup de théâtre final glaçant et injuste, les personnages existent, on ressent vraiment tout un tas de choses et même, on les ressent dans la peau des personnages, en ayant en permanence à l’esprit leurs doutes ou leur condition (j’ai franchement eu la trouille avec l’histoire de Solange, en deux pages une atmosphère extrêmement angoissante est plantée, que la dénégation du cartésien renforce encore, brrrr). Il y a nombre de pensées fort bien exprimées en mots choisis, qu’on a envie de noter frénétiquement, il y a quelque chose de poignant, il y a là un vrai bon roman.
Ed. Albin Michel, 2010, 458 p.
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