05.11.2011
Mes enfants ! Je veux voir mes enfants ! Qu'on les amène au devant de moi !
Hier était une mauvaise journée. J'ai commencé et abandonné coup sur coup deux films et quatre romans, incapable de m'intéresser à quoi que ce soit. J'ai dû sortir en trois fois aussi, j'oubliais toujours quelque chose, ce que j'ai cuisiné était immangeable et mon cher et tendre est rentré tard de réunion claqué et malade, force éternuements et vingt paquets de kleenex plus tard, nous partions tout de même (SI, on va y aller, je m'en fous !!!!) au théâtre, car le théâtre, ça ne se manque pas, c'est comme ça.
La soirée commençait dont très moyennement et l'installation du public dans la salle n'était pas pour me rassurer (remplissage à environ 60 % et moyenne d'âge 85 ans), mais j'avais shooté monsieur à l'Actifed rhume et quand le noir s'est fait dans la salle je me disais "pourvu que je ne m'endorme pas".
Et puis la magie.
Honoré de Balzac, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, est un génie et il faudrait quand même un jour que je me décide à trouver les mots pour communiquer la façon dont sa langue semble couler directement de mes yeux et mes oreilles à mon âme même.
Hier soir, la Compagnie du Matin (aucune info trouvée à leur sujet damned !) présentait "Mémoires de deux jeunes mariées", et les actrices (dont j'ignore le nom, honte à moi !) qui interprétaient Renée et Louise étaient habitées. J'ai trouvé l'adaptation de ce roman épistolaire absolument passionnante, aussi étonnante que fidèle, et le jeu des actrices parfait.
"Louise de Chaulieu et Renée de Maucombe sortent du couvent et vont chacune se marier. A mariage d’amour et mariage de raison, vie parisienne et vie en province, tout semble les opposer… Cette pièce de théâtre nous éclaire et nous mobilise en vue d’un avenir où le féminin serait traité avec plus d’humanité."
L'accent n'a pas du tout été mis sur ce qui m'avait marquée, moi, à la lecture, mais il m'a été présenté une tout autre façon de voir ce texte, les enjeux profonds en ont été éclairés, et ce qui a été passé sous silence (beaucoup, 1h20 la pièce, seulement) a été compensé par des trouvailles scénaristiques vraiment intéressantes.
Ainsi, ce qui ressort vraiment c'est l'amour que se portent Louise et Renée, on ressent vraiment l'importance qu'elles ont l'une pour l'autre et combien elles s'aident mutuellement tout au long de leurs vies. Renée traduit les propos fougueux de Felipe en espagnol et les déclame avec malice (faisant glousser Louise), elle chante ou chantonne aussi beaucoup tandis que Louise nous raconte ses amours, il y a un vrai jeu de scène autour des tenues (avec habillage, déshabillage, coiffure devant nos yeux), et deux moments très forts : les pages merveilleuses de Renée sur la maternité sont sous-entendues à travers le mime de son accouchement en second plan, puis elle exhibe fièrement un sein qu'elle dresse et tend au public tandis qu'elle dit très simplement les mots de Balzac sur l'allaitement et la relation fusionnelle bébé-maman (un léger voile transparent assure pudiquement la mise en arrière-plan sur la scène), puis Louise raconte son voyage de noce et le plaisir physique (ce que Balzac appelait "l'hyménée" avec un crescendo vocal qui n'est pas sans évoquer ceci, toutes proportions gardées.
Les derniers mots sont ceux que j'ai placés en titre, moment déchirant où Renée a assisté à la mort de son amie et se tourne vers les seuls êtres au monde qui lui importent encore, ses enfants.
J'ai vécu 1h20 en apnée, j'étais dedans dès les premiers pas sur scène, j'ai ressenti au fond des tripes ce que c'était que l'amitié féminine, et si au début j'ai entendu la salle beaucoup tousser et chercher une position confortable, très vite elle a fait un silence attentif, captive, elle aussi, des mots d'un magicien des lettres. Quand la lumière est revenue, j'arborais un sourire enthousiaste et béat, et ai été déçue des faibles applaudissements, polis mais peu nourris. Mon mari, dont j'avais oublié jusqu'à l'existence, s'est alors tourné vers moi et m'a dit, ravi : "C'était super !". Parfois, je sais pourquoi je l'ai épousé.
07:37 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : le théâtre, c'est le bien, je ne le dirais jamais assez |
20.10.2011
Message personnel : Chiff, on est JEUDI.
J'ai vu Jacques Weber sur scène dans "Eclats de vie" et j'ai admiré un acteur d'exception. Pas super fan à la base, je reconnais avoir lutté quelques petites fois contre une torpeur costaude, j'étais à deux doigts de piquer du nez sérieusement, la faute à l'heure tardive, le fauteuil moelleux et la mise en lumière tout en ombres, mais rassurez-vous, j'en ai honte. Le spectacle, rythmé, souvent drôle, et débordant de citations diverses et de grands textes, se termine par un moment magique et un grand éclat de rire : les Stances à Marquise de Corneille. Il faut assister de ses yeux à la transformation de Jacques Weber en vieillard cacochyme, et l'éclat malicieux avec lequel il jette la stance finale, signée Tristan Bernard :))
Stances à Marquise
Marquise si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu'à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.
Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront,
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.
Le même cours des planètes
Règle nos jours et nos nuits
On m'a vu ce que vous êtes
Vous serez ce que je suis.
Cependant j'ai quelques charmes
Qui sont assez éclatants
Pour n'avoir pas trop d'alarmes
De ces ravages du temps.
Vous en avez qu'on adore;
Mais ceux que vous méprisez
Pourraient bien durer encore
Quand ceux-là seront usés.
Ils pourront sauver la gloire
Des yeux qui me semblent doux,
Et dans mille ans faire croire
Ce qu'il me plaira de vous.
Chez cette race nouvelle,
Où j'aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle
Qu'autant que je l'aurai dit.
Pensez-y, belle Marquise.
Quoiqu'un grison fasse effroi,
Il vaut bien qu'on le courtise,
Quand il est fait comme moi.
******
Peut-être que je serai vieille,
Répond Marquise, cependant
J'ai vingt-six ans, mon vieux Corneille,
Et je t'emmerde en attendant.
06:41 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : lamartine en a pris pour son grade, flaubert et musset, en revanche, ont été célébrés, entre autres., . |
03.07.2011
C'est un petit bout de moi que je t'offre dans mes lettres
Ça, c'est ce que prétend Thomas, dans son panégyrique de l'écriture qui m'avait tant touchée à la lecture de la pièce en VO : j'ai détesté cette assertion hier soir sur scène.
Car figurez-vous que j'ai inauguré ma nouvelle vie en région parisienne par une joie extrême, aller voir Love Letters de A.R. Gurney donné au Lucernaire (dernière représentation hier, je suis désolée).
Dire que cela m'a plu serait un sale euphémisme, j'ai ri (la salle aussi), j'ai haï (ce Thomas est irritant au possible), et j'ai été très émue; précision du texte (adaptation française d'Anne Tognetti et Claude Baignières), générosité de l'interprétation (Isa Mercure et Gilles Guillot) (pour la mise en scène également) et magie de la salle ("Le Paradis" du Lucernaire, 55 places, autant dire qu'on "touche" les acteurs).
Et j'ai ressenti les choses très différemment de ma lecture. Le billet d'Amanda évoque très bien le déroulement de la pièce, aussi m'attarderai-je sur quelques petits points précis.
Andrew et Melissa avaient conquis mon coeur tous les deux, hier soir j'ai aimé follement Alexa et détesté ce crétin arriviste entièrement versé dans son plan de carrière et de vie de Thomas. Alexa est drôle, provocante, si fragile derrière ses bravades et ses coups d'éclat, Thomas est froid, fuyant, il profite honteusement de la situation, il m'a semblé qu'il demandait beaucoup et n'offrait pas grand chose. Le moment où il lui demande un tableau "pour aller avec son papier peint pastel" est d'un mauvais goût absolu, en aucun cas compensé par son "blague à part". Son plaidoyer en faveur de la correspondance est entaché d'un poids, il ressemble à une mauvaise défense d'un immobilisme qui n'a pas lieu d'être, pas à ce stade de leur relation et pas en lui disant combien il aime de toute façon écrire ("surtout à des filles") et combien il continuera, avec ou sans elle. Sa lettre de bons voeux époque famille modèle est à vomir tellement elle est convenue, et lue avec ce petit air si content de soi. En revanche, le Thomas en construction, celui des 8 ans à la trentaine est souvent drôle, mention spéciale à l'épisode du bal et du testicule (oh et aussi au moment des élections).
Si la mise en scène est conforme aux souhaits très clairs joints par l'auteur à son texte (d'une précision chirurgicale), il m'a semblé que dans le choix des costumes la personnalité respective des personnages aurait pu être plus soulignée, la classe d'Alexa est un peu étouffée et l'ambition de Thomas peu représentée. J'ai cependant adoré (et le mot est faible) le jeu des halos de lumière, le moment précis où Alexa lit le dernier mot de sa dernière lettre est d'une intensité totale, la salle retenait son souffle et l'émotion était tellement palpable qu'elle avait une couleur : et ça dure, les secondes s'étirent, instant suspendu, mystère du théâtre, magie, magie, magie.
Les deux comédiens, enfin, m'ont semblé fort bons dans leur rôle respectifs, d'une manière différente. Isa Mercure est parfaite, n'ayons pas peur des mots, la façon dont son visage s'illumine quand Thomas lit quelque chose qui s'adresse à son coeur, la manière dont elle nous fait percevoir chaque nuance de chaque mot qu'elle "entend", son jeu avec le verre, sa présence à elle seule, toute en subtilité et en émotion... Elle nous fait vibrer pour et avec Alexa. Gilles Guillot, c'est autre chose. Sa lecture a quelque chose de monocorde et paradoxalement d'excessif, on se dit qu'il en fait un peu trop et pourtant, rétrospectivement je crois qu'il est très juste et que c'était le bon angle pour faire passer le trait de caractère premier de Thomas : l'ambition. Froideur, manipulation, maintien des apparences et coups en douce, ouais, ça c'est du sénateur.
De ce fait je n'ai pas été touchée par sa dernière lettre à lui, trop tard, trop tard, trop tard !
Je pense en revanche qu'il manque un poil de charisme pour parvenir à nous faire croire tout à fait à la stature de Thomas, et je le regrette. Comme j'aurais aimé voir Bruno Cremer, Philippe Noiret, Jacques Weber ou Alain Delon dans ce rôle.... Colin ? In England ? On peut rêver :))
06:59 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : donc l'écrit c'est bien, ok, mais rien, rien, rien ne vaut la vie, souchon l'a chanté aussi, dans mes bras, alain |

