06.01.2012
Je ne l'aime pas, il me semble que ce point est clair.
"Au risque de biaiser davantage votre vision de l'homme, j'ajouterais que Tynee est tout simplement fasciné par la personne qu'il croit être. Ce qu'il ne saisit pas, en revanche, c'est qu'il n'est en fait qu'un coussin péteur et que ses moindres paroles sonnent comme autant de flatulences falotes. Les envies voraces de son ego possédé par un orgueil avide ne se repaissent que de l'admiration des autres. La simple approbation ne suffit pas. Il doit convaincre le monde qu'il est spécial, unique, et surtout, supérieur. Ses rodomontades ahanantes doivent être non seulement acceptées mais applaudies. Avec un appétit aussi féroce il était inévitable qu'il attrapât la grosse tête, et il l'attrapa, mais sa voracité ne se calma jamais. On eût dit qu'il nourrissait un ténia au centre de son âme, qui le laissait en perpétuel état de manque d'attention. C'est une suffisance née d'un manque de confiance proprement brobdingnaguien, qui suinte continuellement à travers la fausse dentelle de sa vanité et fait puruler d'horribles hernies d'introspection qui menacent de faire éclater la sourcilleuse membrane soutenant sa fallacieuse image de soi. Il n'ose évidemment pas laisser une telle chose se produire, car la toile putride de son narcissisme ne contient rien d'autre qu'une perverse et vaniteuse masse de chiures d'asticots.
Les efforts requis pour expulser ce type de sangsue de l'âme sont moindres que ceux qu'il faut déployer pour entretenir son enveloppe protectrice en voie de délabrement. Néanmoins, cela impliquerait qu'il se confrontât à la perspective nauséeuse d'extraire le parasite de sa propre personne et de voir ainsi de ses yeux ce qui l'anime véritablement. Et ce qui anime Tynee est proprement révulsant, il vaut mieux le savoir. Je ne l'aime pas, il me semble que ce point est clair, mais il me paraît difficile de croire que quelqu'un puisse apprécier la compagnie d'un minable connard de schmuck chancrelleux de sa trempe."
Dans un jour ou deux - Tony Vigorito 2001 (Gallmeister 2011) Traduit de l'américain par Jacques Mailhos.
12:11 Publié dans Traduction | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : j'admire le travail du traducteur, ça sonne, tout ça. |
14.12.2011
Le jour de ses 70 ans, alors qu'elle aurait déjà dû être grand-mère, Maria Pavlovna Zoriagna rencontra Chlobak Androv Peranovski et ce fut son premier amour.
Version courte : j'ai lu mon premier véritable e-book, c'est-à-dire un roman non édité sur papier, du tout. Un pur livre numérique. C'est émouvant, sinon historique.
Version longue : alors j'avais envie de lire en français sur mon Kindle, un roman qui ne soit ni un classique (je préfère franchement la Pléiade pour ça) ni dénichable en librairie pour 3 euros de plus (je préfère alors les débourser et pouvoir le prêter). J'errai donc sur Amazon dans la boutique Kindle, Littérature, Nouveautés, lorsque je suis tombée en deuxième page sur "Version originale !" de Fabienne Betting, 4,88 euros, crédité de 3 avis à 5 étoiles. Méfiante, car j'ai déjà acheté un pack de prétendus romans policiers complètement surévalués, je constate que les commentaires sont tous des one-shot, ce qui est toujours mauvais signe et souvent la trace de l'auteur lui-même usurpant des identités bidons. Je cherche alors sur notre ami Google, qui m'entraine dans l'univers de My Major Company Books, dont j'avais uniquement entendu parler au sujet de Grégoire, ce qui ne m'inspire rien de bon non plus (en gros, une production participative). Mais je télécharge l'extrait gratuit malgré tout, car après tout seul le texte permet de se faire une opinion. Et j'accroche bien. Alors j'achète.

Et donc, voici l'histoire d'un jeune Thomas de 25 ans pas bien motivé dans la vie. Il a pourtant passé un bac littéraire, suivi des cours à la Sorbonne, où il est tombé très amoureux (mais gravement) de sa prof de mesmène (une langue balte), qui l'a éconduit. Il ne s'en est jamais tout à fait remis, et bosse chez Macdo, sommé par sa copine (rencontrée chez le psy qui l'a aidé à remonter la pente) de trouver autre chose. Autre chose, ce sera cette petite annonce dans "20 minutes" :
"Recherche traducteur pour le mesmène vers le français. Rémunération très bien."
Thomas se lance, c'est un signe du destin, la Mesménie c'est pour lui, tant pis s'il ne maîtrise que sommairement cette langue (ce dialecte, plus exactement) et qu'il n'a jamais mis les pieds en Mesménie. Il a trois semaines pour traduire 176 pages écrites à la main et raturées. Il s'y met avec la meilleure volonté du monde. Butte sur tout, ou presque. Arrange à sa sauce. Ne voit plus le jour et s'emmêle bien comme il faut les crayons, mais il le fait. 3 semaines plus tard, traduction rendue.
A partir de là, sa vie va changer du tout au tout. Accrochez les ceintures, ça décoiffe...
Excellente pioche, donc, pour ce roman frais et alerte qui parle d'un sujet parmi ceux qui m'intéressent le plus au monde (je crois que j'ai un truc avec cette expression en ce moment) : la traduction. Parce qu'évidemment Thomas n'a rien compris au manuscrit mesmène, et que le succès qui va en résulter, concomitant à la mise en avant de la Mesménie dans l'actualité, repose sur une double méprise. L'ensemble est prenant, rythmé, on voyage et tout est crédible, des interrogations existentielles aux histoires d'amour et d'amitié : un vrai bon moment de lecture.
"La version originale, ça donne : Maria venait tout juste de fermer leur petite échoppe pour la nuit quand elle sentit un bras vigoureux enserrer sa taille de guêpe, semant dans son dos une myriade de délicieux frissons. Sans se retourner, elle posa sa main sur la nuque de Chlobak. Avec une lenteur hypnotique, il l'obligea à lui faire face. Leurs lèvres s'effleurèrent puis Chlobak posa sa bouche brûlante sur les doigts de Maria, baisant l'anneau nuptial de sa main gauche, cet anneau que sa mère lui avait donné quand il avait quitté l'Ukraine, cet anneau par lequel ils avaient uni leur destin à jamais.
Ta version à toi : Maria ferma la boutique de sabots quand elle sentit un gros bras autour de sa guêpière, réveillant ses douleurs dorsales. Elle leva un bras pour attraper Chlobak par la peau du cou. Il l'obligea à se retourner pour lui brûler les doigts avec le mystérieux objet que sa mère lui avait remis quand il avait quitté l'Ukraine, ce mystérieux objet en fusion capable de changer les destins à jamais.
Tu es un grand malade, tu sais ?"
18:15 Publié dans Livres : J'aime, Traduction | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : j'ai hurlé de rire, aux considérations, sur les changements de noms, dans anna karenine. |
02.09.2011
Rufus Wainwright sait chanter les mots "alcoholic homosexual" de telle manière que j'aurais bien voulu être les deux
Trois personnages qui s'expriment à tour de rôle et qui, tous, pensent être le pivot de cette histoire, mais chut, n'en disons rien aux autres.
Un petit trader à Chicago tout frais dans sa place après avoir passé quelques années au back-office, que son boulot dévore. Il avait bien des amis, avant, quand il était encore en Allemagne, donc à un moment il a dû savoir comment s'en faire, se dit-il vaguement lorsque l'angoisse pointe le bout du museau, mais il croque vite un Snickers (auxquels il est accro), déboule au boulot à 3 h du mat et c'est reparti pour la valse de l'adrénaline.
Une traductrice dans la campagne allemande, "une dingue de littérature" selon ses anciens amis, qui a tout plaqué pour s'installer dans une sorte de hangar improbable qu'elle prend pour une maison. "J'étais à sec, fauchée, sur la paille. Parfois il m'arrive de penser en synonymes - pathologie professionnelle de la traductrice qui jongle avec toutes les possibilités dans sa quête du mot adéquat." Elle attend avec impatience le nouveau manuscrit du Grand Écrivain Américain dont elle est la traductrice allemande officielle depuis quelques années.
Et l'auteur, donc, best-seller dans tous les coins, 9 millions de dollars sur son compte en banque, prix Pulitzer et tout le toutim. En panne totale d'écriture, qui a fait le mariolle parce qu'il était éclipsé par Elton John et a prétendu être en train d'écrire LE roman du siècle sur le 11 septembre.
L'auteur craque sur la photo du trader et tente de le draguer. Ce dernier s'intéresse à la traductrice venue débusquer l'écrivain à Chicago et elle, tout ce qu'elle veut, c'est - outre le manuscrit (qui n'existe pas, donc, d'autant qu'il semblerait bien que le dernier courrier de la traductrice ait produit un blocage, a-t-on idée de scruter ainsi tous les détails d'une oeuvre ?:)) - la confirmation qu'elle n'est pas folle (ce dont elle se met sérieusement à douter).
Situation déjà intéressante à la base, qui vient s'enrichir d'une "petite" boulette du trader dont nous suivons la progression en temps réel, et surtout de beaucoup d'humour et de fantaisie qui font de ce roman une petite bouchée de pur plaisir, que l'on déguste avec bonheur. J'ai notamment relevé un vrai sens de l'incongruité et des dialogues vifs et décalés. Tout est comme légèrement tremblotant, à une distance imperceptible de la réalité.
Que l'auteur soit lui-même traducteur de l'islandais donne une saveur toute particulière à ses propos sur ce métier et le milieu éditorial...
C'était pas ma faute - Kristof Magnusson
Editions Métaillié, 2011, 268 p.
Traduit de l'allemand par Gaëlle Guicheney
Titre original : Das war ich nicht
12:21 Publié dans Livres : J'aime, Traduction | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : walter benjamin, après avoir traduit, marcel proust, se plaignait d'éprouver la sensation, d'être empoisonné de l'intérieur |
30.05.2011
Mel B au pays de la traduction (6)
Le DESS, suite et fin.
- Atelier de tutorat en binôme
Par groupe de deux, les étudiants étaient mis en rapport avec un "tuteur", c'est-à-dire avec un traducteur professionnel auprès de qui, comme les compagnons d'autrefois, ils apprenaient pratiquement leur métier. Parmi les tuteurs, il y avait cette année-là William Olivier Desmond (Hiiiiii) ou Brice Matthieussent (pour ne citer que mes préférés), mais Mélanie et sa binôme sont allées chez Sophie Mayoux (traductrice entre autres d'Alison Lurie, J.M. Coetzee, K. Ishiguro, D. Westlake...), qui les a fait plancher sur des trucs pas simples du tout (notamment un long article sur l'art contemporain pour un catalogue d'expo qui était particulièrement coriace).
- Conférences
Sur des thèmes comme l'édition en Grande-Bretagne, la traduction populaire ou grand public, le roman britannique contemporain, l'édition de littératures africaines, rythme et musique du texte traduit, le statut du traducteur, le traducteur dans la chaîne éditoriale, le contrat de traduction, la littérature de jeunesse (conférence assurée par Rose-Marie Vassalo - chère à Mélanie)
- Mémoire
En lieu et place du traditionnel mémoire de DESS, il fallait fournir une traduction (d'une centaine de pages) d'un texte jamais traduit en français et a priori libre de droits (il fallait contacter l'éditeur anglais et/ou l'agent de l'auteur pour s'en assurer).
Pour obtenir le diplôme final, il fallait :
1. Être assidu et obtenir la moyenne dans les enseignements - cours, travaux dirigés, ateliers.
2. Obtenir une appréciation satisfaisante dans la traduction individuelle évaluée par un jury.
3. Obtenir un satisfecit de la part du responsable de stage en milieu d'édition
Le stage
Après la fin des cours, entre juin et octobre, 4 à 6 semaines dans le milieu de l'édition (stages attribués par la directrice du DESS en concertation avec l'équipe enseignante), dans le but de faire découvrir aux étudiants "l'envers du décor", en les informant sur les derniers avatars que subit une traduction à son entrée dans l'entreprise de publication (correction des épreuves, contraintes typographiques, critères éditoriaux etc.), avec bref rapport d'activité ultérieur. Mélanie l'a effectué chez Payot et Rivages où elle a révisé une traduction. Elle a été très intéressée de voir de plus près le fonctionnement d'une maison d'édition.
Le bilan
Pendant cette année à part, Mélanie a énormément appris et énormément travaillé, elle signerait des deux mains et des deux pieds pour la revivre. Un grand merci à elle d'avoir partagé tout ça avec nous, n'hésitez pas à lui poser vos éventuelles questions, les aventures de Mel B au pays de la traduction s'arrêtent ici... For now :)
10:12 Publié dans Traduction | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : c'était bien, ça m'a plu, vous avez quelque chose à dire, à partager, sur le sujet de la traduction ?, écrivez-moi, ça m'intéresse |
29.05.2011
Mel B au pays de la traduction (5)
Avant de reprendre le fil des billets consacrés au DESS, il m'a paru intéressant de vous livrer un passage très éclairant concernant le travail du traducteur et son manque de reconnaissance, ou plutôt, le manque de reconnaissance positive (c'est moi qui souligne) :
"Quand un ouvrage de langue étrangère est encensé par des critiques, ceux-ci songent rarement à citer le traducteur et à lui rendre ce qui lui appartient. En France, le traducteur est considéré comme un auteur d'une oeuvre seconde, il livre une interprétation d'un texte (il n'y a pas de lecture ou de traduction définitive, seulement des interprétations). Lorsqu'un pianiste, par exemple, interprète un morceau composé par un autre, il est toujours mentionné, et cela paraît aller de soi; un traducteur, non. En revanche, pour peu que l'ouvrage critiqué déplaise et qu'il soit traduit, c'est au traducteur que l'on s'attaque, sans prendre la peine de se demander si le problème ne pourrait pas se situer du côté de l'auteur et du livre lui-même. Bien sûr, il y a de mauvaises traductions, mais parfois le problème tient au style de l'auteur (ou à son absence), à la construction du livre, etc. Ce qui rend les traducteurs si susceptibles, je crois, c'est de ne pas être jugés de manière équitable : on instruit toujours à charge. Soit ils sont invisibles, soit ils sont vilipendés. Il y a de quoi blesser les natures les plus conciliantes. C'est d'ailleurs un combat de longue date de l'ATLF* d'obtenir des journalistes, des sites de ventes de livres... qu'ils citent le nom des traducteurs. Pour ceux qui sont constamment ignorés depuis des années, c'est usant.
Il y a aussi le fait que le traducteur vit avec un livre pendant des semaines, des mois; il n'y a pas meilleur connaisseur du texte que lui, l'auteur ne l'a jamais reniflé, scruté, disséqué comme lui l'a fait, il ne s'est jamais posé toutes les questions que s'est posées la personne qui l'a traduit. Je trouve d'ailleurs intéressants les rares auteurs qui se traduisent eux-mêmes, comme Nancy Huston par exemple. Canadienne anglophone, elle a pourtant écrit en français ses premiers livres, dont "Les variations Goldberg". Pour "Le cantique des plaines", elle est revenu à l'anglais, et elle affirme avoir amélioré son texte en le traduisant en français ! Chose que le traducteur n'est que rarement autorisé à faire, sauf s'il travaille pour Harlequin...
Mais ne nous leurrons pas, la qualité des traductions est très variable, et quand un genre est à la mode (la bit-lit, au hasard), certains éditeurs se mettent à acheter tout et n'importe quoi et font parfois appel à des personnes inexpérimentées, mal payées, qui traduisent au kilomètre sans se soucier de qualité."
04:58 Publié dans Traduction | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : ce n'est pas grand chose, citer un nom, et pourtant on n'y pense pas toujours, moi la première! |
25.05.2011
Mel B au pays de la traduction (4)
(Les cours du DESS, suite)
- Atelier de français
Atelier d'écriture à contraintes pour apprendre à jouer avec la langue (exercices inspirés de l'Oulipo). Mélanie déclare ne pas se sentir très à l'aise dans ces jeux, je m'inscris en faux, devant la qualité de ses mails. (Elle dit aussi que Michel Volkovitch, qui assurait ces cours, avait le regard pétillant, miam).
- Etude de textes français contemporains
A chaque séance, travail sur un auteur particulier à partir d'un extrait de roman. Le but était de présenter l'auteur et de voir comment un ou des sens se dégageaient du texte par le travail de la langue.
Au menu : Julien Gracq, Patrick Chamoiseau, Annie Ernaux (qui compte beaucoup pour Mélanie), François Nourissier, François Bon, Claude Simon, Jean Rouaud, Jean Echenoz, Richard Millet, Bernard Chambaz, Pierre Bergonioux, Christian Gailly, Patrick Modiano, Michel Rio, Pierre Michon.
"En plus de l'exposé, nous devions rendre un travail écrit sur un autre auteur de notre choix. Ce travail devait se composer de deux parties distinctes : dans la première, d'une longueur de cinq feuillets de 1500 signes, nous devions prouver notre sens de la synthèse en présentant (de manière fictive, bien sûr) à un éditeur de langue anglaise un ouvrage français - paru entre 1995 et 2000 - digne d'être traduit. Le prof nous demandait de rédiger un texte séduisant du point de vue de la langue (surtout pas scolaire, avait-il précisé !). Dans la deuxième partie, il fallait rédiger une quatrième de couv' attrayante de 15 à 20 lignes sur l'ouvrage choisi (pour moi, "De père français", de Michel del Castillo)."
- Linguistique contrastive
Étude des rapports entre traduction et linguistique, étude théorique des problèmes de linguistique contrastive, analyse linguistique de traductions. ==> Intitulé de cours qui paralyse Mélanie au départ (elle n'avait jamais fait de linguistique de sa vie), mais la prof est passionnante et le fond clair : il s'agissait d'analyser et de comparer, à l'aide des outils linguistiques, un texte anglais et sa traduction française, pour mettre notamment en évidence les stratégies employées par le traducteur. Mélanie a fait son exposé sur un extrait de "Boy" de Roald Dahl, un auteur qu'elle aime toujours autant relire et faire découvrir.
- Traduction des styles
Étude des modes stylistiques utilisés et du rythme du texte, choix d'une stratégie de traduction adaptée.
Cours assuré par Jean-Pierre Richard (traducteur de Shakespeare, John Edgar Wideman...) au sujet duquel Mélanie déclare : "C'est un grand prof. Il a su nous transmettre sa passion de la traduction, sa curiosité, son enthousiasme pour les textes originaux et nos trouvailles, quand trouvailles il y avait. J'aimais le fait qu'il garde un esprit ouvert et soit prêt à se remettre en question. En revanche, je n'étais pas toujours d'accord avec ses choix de traduction. Il penchait parfois pour des expressions que je trouvais trop datées ou pas adaptées, mais comme pour un même texte il y a autant de traductions que de traducteurs... Il attachait une très grande importance au rythme, estimait que la syntaxe aussi était porteuse de sens (et pas uniquement le lexique). Lorsqu'il corrigeait nos travaux (traductions à rendre chaque semaine), il ne laissait absolument rien passer. Il entourait les "que", les "qui", les "de", les "dans", le verbe "faire"... quand il y en avait trop. Il nous poussait à élaguer dès que possible. Il avait raison : au fil de la pratique, on constate que le premier jet est toujours trop lourd et qu'il faut tailler, alléger..."
A suivre...
"On reconnaît les grands profs à cette capacité qu'ils ont à rendre une matière claire et passionnante."
04:17 Publié dans Traduction | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : prochain billet, un aparté, on reprend les cours du dess ensuite |
24.05.2011
Mel B au pays de la traduction (3)
L'année du DESS de traduction littéraire : "Je respirais, je mangeais et je dormais traduction".
Les cours se déclinaient ainsi :
- Traduction des textes de "non-fiction"
Biographies, essais, récits de voyage, livres d'art, documents... Chaque genre était étudié sur deux séances, avec recherche documentaire dans la première, et traduction d'un passage dans la seconde. Il fallait élucider toutes les références littéraires (dates, évènements, faits, etc. Exemple : la traduction des titres de tableaux) et dans l'exposé, présenter le texte, les difficultés rencontrées, analyser le style...
- Références cuturelles américaines
L'Ouest et la frontière, legal culture, la religion : un extrait cadrant dans ces thèmes était étudié et traduit, avec entraînement au repérage de certains "lieux communs" de la vie et de la littérature américaine.
- Références culturelles britanniques
Même chose parmi les thèmes : société (Establishment, classes sociales...), monarchie, système éducatif, religions, "régions" (Angleterre, Ecosse, Pays de Galles, Irlande du Nord et Irlande), vie quotidienne (qui comprenait également le sport), médias, histoire et folklore, textes de référence (la Bible, Shakespeare, "Alice in Wonderland", limericks), arts.
- Traduction de la presse
Chaque semaine, à rendre, tout ou partie d'une traduction d'un article de presse, sur des sujets variés. L'occasion d'étudier les verbes déclaratifs, à propos desquels Stephen King était monté au créneau dans "On writing", et qui sont au contraire les grands amis d'Harlequin.
- Critique de la traduction
Etude critique et comparée des diverses traductions d'un même original visant à dégager les options majeures de chaque traducteur.
- Atelier de traduction
Assuré par Françoise Cartano (la traductrice du Prince des marées hiiiiiiiiii) qui donnait les orientations suivantes : Lire d'abord le texte comme un vrai lecteur, s'attacher au sens, relire ensuite "côté cuisine" (comment l'auteur s'y est-il pris ?), commencer par suivre le texte - respecter l'ordre, vérifier que tout ce qui est dans l'original est dans la traduction et vice-versa. D'après elle, il existe deux écoles de traducteurs : les mot à mot, et ceux qui mémorisent la phrase et la donnent en français, avec rapprochement au maximum de l'anglais dans un deuxième temps (elle se rangeait dans cette catégorie).
De là, Mélanie a dégagé ces deux approches de la traduction :
* Faire en sorte que le premier jet soit le plus définitif possible, quitte à passer des heures sur une phrase (approche F. Cartano)
* Se souvenir que le premier jet n'est qu'une étape et avancer dans le texte en gardant ses options ouvertes jusqu'au bout, et en ne cherchant pas à tout élucider sur-le-champ et à tout prix; Le travail se fait au gré des multiples relectures, de toute façon il faut toujours retravailler le début plus que le reste, et souvent ce qui était obscur dans les premiers chapitres s'éclaire à mesure que l'on progresse dans la traduction.
"Je tiens à dire que la première approche m'a longtemps bloquée lorsque j'ai recommencé à traduire après le DESS. A force de croire qu'il fallait faire juste et parfait du premier coup, je n'avançais pas et me décourageais. J'ai fini par comprendre que je fonctionnais différemment : pour moi, le premier jet est un vrai brouillon, j'ai d'ailleurs toujours été terrifiée à chaque nouvelle traduction à l'idée de mourir à cette étape de mon travail. Si quelqu'un était tombé sur ce premier jet, je serais morte - une deuxième fois - de honte."
A suivre...
"Ce sont toujours ceux qui parlent le plus fort qu'on entend. Ca ne signifie pas pour autant qu'ils ont tort, ni qu'ils ont raison à tous les coups !"
04:32 Publié dans Traduction | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : la traduction technique paye mieux, bien mieux, que la trad littéraire |
23.05.2011
Mel B au pays de la traduction (2)
(Je suis au max pour l'agrandissement)
Mélanie passe le test d'admission au DESS (un concours de sélection qui ne dit pas son nom), pour voir, se disant qu'elle pourra ainsi le préparer correctement pour l'année suivante. Il était matériellement impossible, en quatre heures, de traduire tout l'extrait (la troisième partie du test), l'idée étant de trouver le meilleur équilibre possible entre la quantité et la qualité.
"Je pense que les responsables de la formation cherchaient ainsi à repérer des gens qui avaient le sens de la langue. Car c'est une chose d'être à l'aise en anglais et une autre de restituer cette compréhension dans une autre langue. Une excellente maîtrise de la langue d'arrivée (de préférence, sa langue maternelle) est évidemment indispensable."
130 candidats ont tenté leur chance cette année-là, pour 14 places à pourvoir. Mélanie est arrivée quinzième, donc première sur la liste d'attente. Il y a eu deux désistements. La chance compte aussi, dans la vie, pour tout !
Sur les quatorze étudiants, un seul élément masculin, cinq venant du monde du travail, les autres n'avaient jamais quitté la fac. Mélanie était la seule à n'avoir pas fait d'études d'anglais.
La formation se montrera exigeante, nécessitera un important travail personnel, fourni par Mélanie dans l'euphorie et par la majorité des élèves avec enthousiasme. A partir d'octobre, certains cours étaient annuels, d'autres semestriels, mais tous assurés par des enseignants exceptionnels.
A suivre...
"La première chose que j'ai apprise dans cette formation, c'est la suivante : Le traducteur doute. Et la seconde, que son meilleur ami est le contexte, le contexte, le contexte."
05:00 Publié dans Traduction | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : melb s'est autorisée, des bonds de kangourou, quand elle a appris son admissibilité, et le couinement, alors, mmmm ? |
20.05.2011
Mel B au pays de la traduction (1)
Mélanie intervient sur nos blogs depuis quelques années, et j'ai beaucoup de chance : elle a accepté de partager avec moi (et, partant, avec vous) son expérience au merveilleux pays de la traduction. Je pourrais reproduire in extenso le contenu de ses mails, tant ce qu'elle y raconte est passionnant et narré d'une plume alerte. Mais je choisis de m'attarder sur quelques points précis, en espérant ne jamais dénaturer ou affaiblir son propos.
Comment devient-on traductrice littéraire ? Entre mille chemins possibles, celui de Mélanie n'est pas banal, mais commence comme tous les contes de fées : Il était une fois.
Il était une fois une enfant qui baignait dans les langues étrangères : chansons des Beatles, des Doors, des Stones, de Bob Dylan, de Bob Marley etc., parents qui utilisent l'anglais quand ils ne veulent pas que les enfants les comprennent, goût du voyage, liitérature, cinéma (en VO)... En mettant les pieds pour la première fois au Royaume-Uni à quatorze ans, Mélanie comprend que l'anglais est sa langue d'adoption.
"Mon ambition était d'apprendre dix langues étrangères, mais je me suis hélas arrêtée bien avant. J'ai quand même fait du grec ancien par amour de la mythologie et de l'étymologie, et de l'espagnol dans l'idée de voyager en Amérique latine, cependant mon goût pour la version n'est né qu'avec l'apprentissage du latin. C'est vraiment à ce moment-là que j'ai découvert le plaisir de la traduction."
La première fois que Mélanie séjourne en Angleterre, en classe de 3°, c'est en grande banlieue londonienne, et si tout se passe bien sur place, le séjour-retour de sa correspondante est plus aléatoire : "... même si les deux semaines que "ma corres" a passées avec nous en France ont été compliquées (euphémisme, je me souviens qu'on s'est tous embrassés en riant de soulagement quand l'avion qui la ramenait chez elle a enfin décollé.)"
L'expérience suivante, en classe de première, est une réussite sur tous les plans : elle tombe amoureuse du Derbyshire et émet le voeu de vivre "plus tard" au Pays de Galles dans une vieille maison en pierre pleine de livres et de chats et de ne jamais avoir ni mari ni enfant (raté :)). "C'est là je crois que j'ai acheté mes premiers bouquins en anglais (que du très sérieux, des pièces d'Arthur Miller, un livre de Thomas Hardy que je n'ai toujours pas lu...) et que Sharon m'a initiée aux Harlequins anglais, les romances de chez Mills and Boon : on se lisait des passages à voix haute et on se tordait de rire."
C'est alors un mois d'hypokhâgne et la réussite du concours Science Po Paris, un DESS en ressources humaines et six ans d'expérience en entreprise. Mais la traduction titille toujours Mélanie. Elle passe alors (et réussit) les tests Harlequin, pour figurer dans leur fichier de traducteurs.
"Le test Harlequin consistait à traduire un extrait de roman H. bien pourri (avec toutes les difficultés du genre, à savoir bourré de clichés, d'incohérences, mal écrit, etc.) d'une dizaine de pages et d'en faire une bonne traduction-adaptation."
En 1999, alors qu'elle traduisait à plein temps depuis deux ou trois mois (Harlequin ne paye pas forcément bien, et en plus c'est au forfait, pas au feuillet), elle tombe par hasard sur un article du Monde des livres concernant le DESS de l'institut Charles V, rattaché à Paris 7 (Diderot) - aujourd'hui devenu master pro de traduction littéraire de Paris 7, et décide de se renseigner davantage...
A suivre...
"Tout m'intéresse, it's both a blessing and a curse."
05:30 Publié dans Traduction | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : à venir, l'année du dess, une pépite, merci mélanie, tes mails sont du bonheur en tube |
05.03.2011
Avec stupeur...
... et avec incrédulité, j'ai piqué un fou-rire royal en voulant lire "Installation" de Steinar Bragi (Métaillié). Je ne peux juger de l'histoire, ayant été totalement bloquée par la traduction (de l'islandais, par Henry Kiljan Albanson).
Comment dire... c'est... heu... littéral. Vraiment étonnant. Du genre à obliger à relire deux fois chaque passage pour tenter de percer le sens.
"...présentement tu m'y as contrainte..."
"...excuse-moi de le dire comme ça franchement, mais c'est ainsi..."
"Comment est-elle morte ? demanda Eva, aussi réfléchie qu'elle le put, puis elle eut un rapide instant l'impression qu'elle était en train de dire quelques lignes dans un film..."
"...la bonne femme acheva de mastiquer..."
"...personnellement, je n'ai jamais été fan du format cinématrographique, pas particulièrement. Trop subconscient pour moi..."
"...ils étaient incapables de mélanger l'humeur avec les gens qui avaient du pouvoir sur eux, selon l'éclairage du travail tout du moins"...
... Moui, moui, moui...
06:00 Publié dans Traduction | Lien permanent | Commentaires (33) | Envoyer cette note | Tags : remarquez, c'est exotique, au moins |


